À Villerville, un éloge des acteurs

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« Dépôt de Bilan », de et avec Geoffrey Rouge-Carrassat – © Victor Tonelli

Délicatement obombrée par Deauville et Honfleur, Villerville est encore cette charmante bourgade normande à l’écart du tourisme estival. Face aux docks illuminés du Havre ses allées et venues rituelles de paquebots , c’est un coin de paradis au sein duquel gravitent les fantômes de Belmondo et de Gabin, au détour du Cabaret Normand d’ « Un singe en hiver ». La 6e édition consécutive d’ « Un Festival à Villerville » s’y tenait, un très bon cru pour la dernière année de son directeur Alain Desnot, qui passe le flambeau à un jeune acteur de 23 ans.

Édition de fête donc, autant qu’édition de souvenirs, où plusieurs artistes-compagnons du Festival se retrouvent : Lionel González (« Demain tout sera fini », édition 2016 et « La nuit sera blanche », édition 2017), Renaud Triffault (« Les Miraux », édition 2018) ou encore Geoffrey Rouge-Carrassat, qui présente méthodiquement une étape de travail de son prochain spectacle en miroir du spectacle abouti de l’année d’avant. Des têtes de qualité, qui saluent l’oeuvre robuste élaborée par Alain Desnot depuis 6 ans, et qui transgressent pour l’occasion la « méthode Villerville ». Car seulement la moitié des spectacles a été créée sur place pendant les deux semaines de résidence (« Je suis le vent », « Elle&Il », « Prologue », « Dépôt de bilan »). Le reste a déjà tourné (« Roi du silence », « Anouk », « Les Analphabètes ») ; l’un est même spécialement repris pour Villerville (« Madame l’Abbé de Choisy », dans une nouvelle mise en scène de Patrick Pineau).

L’édition 2019 est donc plus hybride que celle de 2018 — dans laquelle le spectacle des « Miraux » surplombait finement le festival. Elle en devient plus réjouissante : certes, parce qu’on y découvre beaucoup de propositions de qualité, mais surtout parce que la programmation dévoile une micro-chronologie de la création d’un spectacle. N’est-ce pas dans le gouffre entre les splendides « Analphabètes » — spectacle-fleuve de 3h, discrètement débarqué du TGP et dirigé d’une main d’orfèvre par Lionel González —, et « Je suis le vent » — répété tous les soirs sur place pendant 10 jours —, que le spectateur égaiera sa pupille ? Diverses maturations s’échauffent et se frictionnent ici, de l’étape fraîchement « montrable » (« Prologue », « Dépôt de bilan ») à l’exact épanouissement (« Roi du silence », « Les Analphabètes »)… Voilà un véritable précis de composition.

« Prologue », de Marie Clavaguera-Pratx – © Victor Tonelli

S’il fallait néanmoins extirper la pulpe de « l’esprit Villerville » avec encore plus de poigne que l’année précédente, il faudrait s’arrêter sur la fougue d’une génération d’acteurs. Au coeur de dispositifs précaires (technique minimale, lieux non adaptés), la mise en scène exhume ce qu’il reste de « substantifique moelle » au plateau : des personnes, confinées, acculées tout près du public et presque nues… Prêtes à rayonner. Alain Desnot parle d’un florilège de spectacles, parlons donc d’un florilège d’acteurs.

– Difficile de ne pas débuter par Asja Nadjar, 29 ans, qui prend le risque d’interpréter une femme de 112 ans. Le début étonne : le timbre de voix tremble, les tics grotesques se multiplient, à l’image d’un acteur qui déploierait tout un arsenal clichéique sur le sujet. À juste titre : car « Anouk », en réalité, a la force de s’engouffrer à fond dans le topos pour en éviscérer toutes les apories, embarquant le spectateur dans un microcosme fourmillant de géniales vieilleries. Un très beau monologue débute, autour de repères familiers (son mari Frantz, le directeur du Vival, le petit sac à main) qui s’étiolent à mesure que les hallucinations grimpent dans son esprit. Sans aucun doute, Asja Nadjar et Claire-Marie Daveau, à la mise en scène, transcendent leur pari dramaturgique gonflé avec superbe.

– C’est ensuite un plaisir toujours renouvelé (pour ne pas dire une hygiène dramatique) de retrouver Renaud Triffault, ici dans l’exaltant « Prologue » de Marie Clavaguera-Pratx. Il y rencontre Matthieu Beaufort dans un duo roboratif : Triffault déploie un un personnage haché de soliloques qui handicapent sa vie intérieure, tandis que Beaufort, lui-même en situation de handicap, arbore un calme royal, de sorte qu’une poésie de l’équilibre s’invente quelque part entre leurs empêchements respectifs… Il faudra attendre l’automne 2020 pour en découvrir la version finale.

– Si « Conseil de Classe » explorait la perfection dont Geoffrey Rouge-Carrassat est capable ; si « Roi du silence » cherchait à exhumer avec plus ou moins de succès la faille émotive qui sommeille derrière le contrôle, « Dépôt de bilan » s’aventure (enfin !) à la recherche du craquement — que dire, de l’effondrement — qui guette la plus grande perfection. Fourbu de travail (comme l’acteur, qui écrit, met en scène et joue ses solos ?), le protagoniste s’enferre peu à peu dans sa névrose, qui dévoilera bientôt – on l’espère – la nébuleuse à l’oeuvre derrière sa gueule angélique.

Une mention, enfin, pour Matéo Cichacki, découvert l’année dernière dans « Langue Fourche » de Mario Batista, et qui reprend le flambeau de Villerville l’année prochaine. Il habite une douce et honnête version de « Je suis le vent », parfois encore fragile, mais qui mérite d’être patiemment suivie pour que le propos dramaturgique illumine cette humble proposition d’acteurs. Et c’est sans parler ici des talents d’Hervé Briaux, de Lionel González ou de l’excellente Gina Calinoiu, déjà plus avérés publiquement… Il faut dire, en fin de compte, que Villerville édition 2019 fut offerte aux acteurs qui osent des codes de jeu rares, jouant avec la limite du méphitique, mais toujours très justes (Triffault, Beaufort, Nadjar, Calinoiu) ; ces mêmes codes parfois trop en marge de la scène contemporaine.

Je parlais récemment des enjeux politiques de la mouvance « in situ » (I/O n°103, ndlr), qui prend une ampleur considérable dans l’espace national. Espace de création indépendant et libre, mais soumis à des contraintes budgétaires lourdes, ou futur outil de récupération socioculturelle ? Il va sans dire que le prochain directeur du festival a du pain sur la planche, car il reste encore beaucoup à faire à Villerville. Raison de plus pour rester à l’écoute de telles propositions : elles électrisent sans aucun doute le théâtre français.

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