Selon un paradoxe bien connu, c’est lorsqu’elle est « silencieuse » – comme l’est la santé à propos de la vie des organes, d’après le chirurgien Leriche – que la musique d’un film réussit sa gageure : être suffisamment unie aux images pour ne pas séparer l’oreille d’une contemplation totale, accompagner intimement le mouvement du film – par écho ou par contraste – au point qu’on ne la remarque pas, tout absorbé à une appréhension homogène et globale de l’oeuvre. Difficile est la réussite qui se mesure à la disparition. C’est cette injustice que le Festival de Musique de Film d’Aubagne répare, chaque année, en célébrant compositeurs et musiciens, artisans de l’ombre, aussi nécessaires que souvent méconnus.

Parmi la sélection de longs-métrages et courts-métrages en provenance du monde entier, les concerts, les jam-sessions, les rencontres, le clou du festival reste le ciné-concert, genre hybride qu’un Janus pris de torticolis pourrait personnifier : à cette occasion, et l’image et le son peuvent se regarder en face, le temps d’un nez à nez qui démultiplie le spectacle (ce qui n’est pas sans troubler le spectateur à prise de décision difficile que nous sommes) : ping-pong original, le ciné-concert invite à regarder tantôt les images qui défilent, tantôt l’orchestre qui s’anime, tantôt les musiciens en train de regarder les images sur lesquelles ils jouent – jeux de regards velazqueziens d’autant plus attendus durant le Festival qu’ils sont crées, pour l’occasion, par la Masterclass de composition musicale pour le cinéma, dirigée cette année par le compositeur Christophe Héral.

Le ciné-concert de la soirée de clôture avait ainsi fait l’audacieux pari de composer, entre autres, à partir de l’imagerie kitsch et clinquante du jeu vidéo « Rayman Legend » : troquant les crispants sons électroniques habituels contre une composition gonflée de cuivres et de mélodicas, de clarinettes enjouées, de grattements de ballons et de jeux vocaux, apportant aux images du jeu vidéo un souffle épique totalement absent de ces dernières, la proposition saisissait par son effet de contraste immédiat. Elle rejouait à sa manière la célèbre expérience de Koulechov, rappelant qu’outre l’ordre d’apparition des images, le son qui les traverse est un exemplaire outil de redéfinition de celles-ci. Délesté de ses bruits mécaniques, « le jeu vidéo musical » pourrait bien devenir un genre nouveau : les expérimentations sur un autre jeu (tendance mitraillette sous la pluie, violence noire et giclements sanguins) accouplait des images nerveuses à des mélodies de fanfare, surprenant nos attentes synesthésiques. Objet optico-sonore non identifié, le ciné-concert devrait, en ces temps d’hyper-sollicitation des sens, avoir de beaux jours devant lui.

Jamais illustrative, la musique est une ressource narrative propre. C’est ce que manifeste l’excellent et effroyable documentaire de Margarita Cadenas, « Femmes du chaos vénézuélien », dont la musique originale, composée par Rémi Boubal, exprime toute la tension d’un quotidien en train de tomber en lambeau. Des cordes de guitare qui vibrent, instables, des sons aigus qui suggèrent une menace imminente : encore mieux que les images elle-mêmes, qui montrent pudiquement l’austérité progressive d’une société où tout manque, c’est la composition musicale qui, évitant tout pathos, « contenant » ses instruments sous une chape sonore asphyxiante, exprimait l’inquiétude sourde du chaos qui s’organise.

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