Cannes 2019, le parasite universel

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La famille Ki-Taek dans « Parasite » de Bong Joon-ho / DR

On l’avait attendu avec tant d’impatience ! Depuis cette fameuse édition 2018 rock’n’roll où les femmes avaient pris la parole et investi les  marches du Palais, où Thierry Fremaux, délégué général du festival s’était engagé à établir une parité dans la sélection, et où le monde du cinéma semblait parti pour une profonde refonte, la 72e édition du festival de Cannes s’est fait attendre comme… une messie !

Et si le correcteur d’orthographe du logiciel qui voit naître ces mots souligne cette combinaison en bleu, indiquant une erreur de genre, cette édition 2019 sera venu lui dire qu’il faudra bien s’y faire, car les choses vont changer doucement, mais très sûrement. Encore loin de la parité promise au collectif 50/50 x 2020 (sur les 21 films sélectionnés, à peine quatre ont été réalisés par des femmes), la compétition officielle a malgré tout vu deux femmes récompensées : la franco- sénégalaise Mati Diop d’un grand prix pour « Atlantique » et la française Céline Sciamma du prix du scénario pour « Portrait de la jeune fille en feu ». Deux films malheureusement assez plats, où les événements à venir se devinent aisément dès le départ. Mais c’est aussi bien dans le genre que dans la nouveauté que la sélection a étonné cette année.

Après plusieurs décennies de présence cannoise, le jury a enfin récompensé un film sud-coréen : pile pour fêter les 100 ans de ce cinéma gorgé de chefs d’œuvres. L’excellent « Parasite » du réalisateur protéiforme Bong Joon-Ho a fait l’unanimité sur la croisette, tant au sein de la critique que des festivaliers. « Désolé, je n’ai pas préparé de discours en français, je ne m’attendais pas un seul instant à recevoir cette Palme d’or » confia le réalisateur de « Transperceneige » et « Okja », lorsqu’il reçu son Graal. Loin de n’être qu’un thriller éminemment mis en scène, le réalisateur parvient à mélanger des genres habituellement impossibles à marier, si bien que son œuvre s’inscrit également dans le registre des plus illustres comédies. Surpris que le public international ait pu saisir l’humour coréen, sa critique d’une société où la lutte des classes tourne au bain de sang ne saurait être plus actuelle à l’échelle globale, rendant son chef d’œuvre tristement universel.

L’acteur Sang Kang-Ho et le réalisateur de « Parasite » Bong Joon-ho sur le tapis rouge lors la projection du film à Cannes © Mortaza Behboudi

Mais alors que d’autres grands habitués de Cannes comme Loach, Almodovar, Tarantino, Malick, Kechiche, Jarmusch, et Dolan, sont passés à côté de la prestigieuse palme et autres prix, de grands inconnus à Cannes sont arrivés en trombe. Le réalisateur Ladj Ly, du collectif Koutrajmé, a fait sensation avec son film coup de poing, « Les Misérables », une histoire de bavure policière au sein de la cité des Bosquets de Montfermeil, ville qui inspira Victor Hugo pour ses « Misérables » au 19eme siècle. 24 ans après « La Haine » de Matthieu Kassowitz (lui aussi du même collectif), le premier long métrage de Ladj Ly est tristement d’actualité. « Emmanuel Macron avait dit qu’il y aurait un plan Marshall des banlieues, il devait venir mais s’est retracté la veille. Avec la colère des gilets jaunes, le gouvernement devrait voir que la prochaine révolte viendra des banlieues, et elle sera plus violente » alarme Ly lors d’une interview au lendemain de la projection de son film.

« Les Misérables » de Ladj Ly / DR

Hormis ces heureuses exceptions, la sélection officielle est restée assez consensuelle, évitant cette année encore, de s’engager pleinement sur des sentiers glissants, laissant la voie libre aux sélections parallèles du festival pour un tout schuss enivrant. C’est donc parmi la sélection « Un Certain Regard » que les plus belles toiles du festival se sont frayé un chemin. Sans flashes ni montée des marches, ces objets cinématographiques intéressants tant dans leur forme que dans leur thématique ont exploré l’amitié, la filiation ou encore la sororité, quasi omniprésente dans plusieurs films primés. A commencer par le lauréat de la sélection, le film haut en couleurs et brillamment interprété du Brésilien Karim Aïnouz, « La vie invisible d’Euridice Gusmao », sur l’émancipation des femmes dans le Brésil des années 50, la sororité revient aussi dans « Papicha », premier film de l’Algérienne Mounia Meddour, retraçant les prémices du terrorisme dans l’Algérie des années 90. De même pour le premier film de Michael Angelo Covino, « The Climb », où l’amour fraternel entre Covino lui-même et son partenaire Kyle Marvin crève l’écran dans cette touchante comédie quand « Evge » de l’Ukrainien Nariman Aliev, explore l’amour filial sur fond de retour à la terre natale de façon sobre et maîtrisée, jusqu’à la scène finale d’une beauté inégalée à ce jour.

Akhtem Seitablaev et Remzi Bilyalov dans « Evge » de Nariman Aliev

Enfin, impossible de ne pas parler des émules dans une autre sélection parallèle. C’est à la Quinzaine des réalisateurs que le monde a découvert une Zahia Dehar (ex escort-girl des bleus) plus déroutante que jamais dans « Une fille facile » de Rebecca Zlotowsky, lauréate du prix SACD pour ce film féministe aux accents Godariens. Co-scénariste du film, Zahia ressuscite la Bardot du « Mépris » au moment même où elle prononce ses premiers mots en tant qu’actrice en citant Marguerite Duras sans même que cela ne sonne faux. Avec un cru si diversifié, l’édition 2019 du festival de Cannes, subversive et novatrice, a su prouver que le cinéma remplissait plus que jamais son rôle de garde-fou, à l’heure où les populismes menacent de tout engloutir dans un tourbillon de pensée unique.

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