Évohé !

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D’abord l’émotion.

Bien sûr, le passage à trois chiffres est une frontière symbolique que l’on se réjouit de franchir allègrement avec la même innocence et les mêmes utopies qui nous animaient déjà en 2015, celles qui inspirent encore nos désirs de beauté et nos besoins de sens, celles qui nous poussent à prendre la route pour témoigner de la création au travail au creux des paumes des artistes.

Pour la 5e édition avignonnaise, thyrse en main, nous battrons les pavés, infatigables veilleurs, toujours frais alors que centenaires. La phrase de Jean Vilar qui accompagne depuis le premier jour chacune de nos parutions semble s’être diluée dans chaque lettre imprimée, « Nous ne céderons pas au choix d’œuvres faciles. Le sirop laisse des nausées. Nous ne tenterons pas non plus d’aller [au public] avec des œuvres absconses. Il nous faudra cependant défendre des œuvres difficiles ».

Cette incrustation primordiale a teinté définitivement nos pages, modelé notre façon de regarder un spectacle, imposé un espoir d’exigence.

Puis, la fierté.

L’ouvrage collectif tissé depuis quatre ans ne se trame pas sans douleur, sans engagement déraisonnable, sans abandon de l’idée du confort. C’est une mission que l’on s’est attribuée avec sa règle, ses codes et ses sacrifices et qui n’a d’existence que par l’abnégation volontaire d’un cortège de ménades aussi inconscientes que nécessairement traversées. Nous sommes fiers, tout malhabiles et rustres que nous sommes, de nous attacher ainsi à ces parutions, signes de nos emportements et de l’importance de la scène dans nos vies. L’inutilité fondamentale de ce geste comme bâton de marche, ce projet, nous le portons sur l’épaule, comme les proches le cercueil de l’ami, lentement, la tête haute, nos pas coordonnés vers l’appel de la terre.

Nos chants se mêlent alors à ceux des artistes pour célébrer l’éphémère, la fragilité, la poésie et l’ivresse.

Enfin la gratitude.

Il est difficile, dangereux et surtout beaucoup moins amusant de faire la route seul. Ce rituel du cent autorise voire appelle une litanie infinie de remerciements à ces compagnons de fortune qui ont, chacun à sa manière, déployé notre envergure, tendu la main à nos désirs d’ailleurs et accompagné nos enthousiasmes. Qu’ils en soient intimement persuadés, notre gratitude est grande !

Maïeutique de groupe, ce qui advient chaque mois est œuvre commune, une naissance partagée. Les fêtes orgiaques liées à l’accouchement du centième nous invitent aussi à la remise en question et au choix des prochains chemins : de nouveaux ports d’attache donc et une vision de ce que peut apporter la critique qui s’affine. Avignon a observé nos premiers pas et chaque année accueille nos retrouvailles. L’idée du Festival d’Avignon dépasse désormais largement le Festival d’Avignon.

« Laisse ton sillage
devenir ou s’effacer.
Exauce-toi. »

Eugène Guillevic

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