Festival d’Athènes et d’Épidaure : racines grecques

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(c) Evi Fylaktou

Un festival de théâtre à Athènes, c’est un peu comme un festival shakespearien à Stratford-upon-Avon ou comme la fête de la Saucisse à Morteau : il y a là quelque chose qui ressortit de la quintessence d’un art infusée dans l’énergie d’un lieu. Depuis 1955, l’événement tient ses promesses de grand-messe du spectacle vivant.

Athènes, fin juin. Trente-cinq degrés à l’ombre en moyenne, mais rien qui puisse effrayer le festivalier avignonnais. Malgré le nostos algos d’une splendeur passée, malgré la crise économique, malgré l’effritement du financement de la culture, les scènes grecques sont toujours aussi ardentes et populaires, même si le noyau dur demeure dans l’Attique et qu’aucun autre festival n’atteint l’ampleur du « Greek Festival ». Celui-ci, comme toute grosse machine institutionnelle, est l’occasion pour les spectateurs de suivre, en tournée, les grandes productions internationales : cette année, d’un triptyque de Castellucci au « Genesis 6, 6-7 » de Liddell en passant par l’« Électre/Oreste » de Van Hove ; mais aussi les créateurs grecs, jeunes et confirmés, à l’instar de Thanos Samaras et de son « Chrysippus », basé sur le texte de Dimitris Dimitriadis, lui-même inspiré d’Euripide. La grande variété des lieux sur lesquels se déploient les représentations est fidèle à la diversité de ces scènes qui juxtaposent amphithéâtres classiques (comme le théâtre antique à Épidaure ou l’odéon d’Hérode Atticus au pied de l’Acropole) et les édifices tout aussi contemporains que leur direction artistique. Ainsi, la Fondation Fluxum, basée à Genève, a ouvert cette année en plein cœur de Plaka le Flux Lab, un centre polyvalent et pluridisciplinaire dédié à la création et aux rencontres artistiques. Dans le cadre de la programmation associée à celle du Festival d’Athènes, le Bal Pernette a proposé une soirée dansante à sa sauce à l’occasion de la fête de la Musique, le 21 juin.

Mais le plus important des lieux contemporains, en termes de propositions présentées au festival, est sans nul doute Peiraios 260, ancienne usine de fournitures de bureau reconvertie en 2006 en espace culturel. C’est dans l’un des immenses hangars partiellement restés dans leur jus des années 1970 – à l’exception des gradins et des feux – que l’on aura pu assister au poétique « Girl From the Fog Machine Factory », du Suisse Thom Luz. Dans cet opus volontiers absurde et foutraque, les cinq comparses utilisent les machines à fumée comme outils narratifs d’un théâtre visuel expérimental s’appuyant sur de la musique jouée en live. À l’entrée du Peiraios, les deux mains jointes de Pavlos Tsakonas (« Two, Hands »), gigantesque fresque murale inspirée de Dürer qui fait suite à ses « Mains en prière » apposée sur un bâtiment de la place Omonia en 2011, constituent comme le deuxième mouvement d’une mudrā sacrée invitant les passants à s’ouvrir au monde. Car c’est bien le rapport à l’autre qui est au cœur du festival, et dans un souci pas seulement de tolérance, mais de curiosité et d’engagement.

À cette multiplicité des scènes répond le kaléidoscope d’une programmation tournée également vers la danse, les performances, la musique classique, les arts plastiques et visuels, comme en témoignent l’intégration du 9e Festival du cinéma en plein air et ses projections gratuites très populaires. Au total, étalé sur plus de neuf semaines, le Festival d’Athènes possède à l’évidence des contours distendus et ressemble davantage au Festival d’automne de Paris qu’à celui d’Avignon. Mais il n’oublie pas d’embrasser l’immensité des enjeux : la reconnexion à ces forces ancestrales qui, à l’époque de Sophocle et d’Eschyle, se sont manifestées sous une nouvelle forme artistique. Il y a, bien sûr, l’enjeu de la régénération permanente d’un répertoire aussi universel que national. À cet égard, les deux théâtres d’Épidaure (le grand, 10 000 places, et le petit, surplombant la mer) méritent les quelque cinq heures de trajet en bus aller-retour depuis la place Syntagma. Ces joyaux architecturaux sont habités par la version hellénique d’un genius loci, qui veille sur les représentations depuis le ive siècle av. J.-C., à l’époque où le sanctuaire était dédié non pas à Melpomène mais à Asclépios, le dieu médecin. Le fils d’Apollon est peut-être, encore aujourd’hui, la véritable figure tutélaire du festival, dont les artistes se posent en thérapeutes profanes usant de la puissance de l’art pour soigner nos âmes blessées (ou, dans le pire des cas, pour établir un diagnostic salutaire).

C’est que la dimension sociale est cruciale : bien entendu, elle répond aux rengaines festivalières sur les questions de genre et de migrations (ainsi, le projet queer Aphrodite* ou encore « Love Story », de la cinéaste sud-africaine Candice Breitz, autour de témoignages de réfugiés racontés face caméra par Julianne Moore et Alec Baldwin). Mais pas seulement. L’installation « What We Don’t See Is Staring at Us » (au titre inspiré par un essai de Didi-Huberman) est un projet documentaire du photographe et plasticien Ilias Poulos autour des figures des drogués grecs de l’entre-deux-guerres. Pour la plupart héroïnomanes et cocaïnomanes, ces marginaux étaient à l’époque, au mieux, relégués dans l’ombre des hôpitaux psychiatriques. À l’entrée de l’exposition, au sous-sol du Victoria Square Project, le visiteur allume une bougie qui sera sa seule source de lumière dans la petite salle plongée dans l’obscurité. Au fil de la déambulation, les photographies surgissent, collées sur des miroirs – dont des fragments se détachent dans les parties en creux des portraits –, et qui renvoient donc à son propre visage de spectateur : non pas comme une injonction à la culpabilité, mais comme la représentation du sens profond de l’adage rimbaldien, définissant l’identité entre je et l’autre. « What We Don’t See » est un projet humble et épuré mais puissant, qui évite le piège de la démonstration lourdingue ou de l’essai sociopolitique indigeste.

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