Festival de Almada 2019, scènes politiques

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« Provisional Figures », au Festival de Almada (c) James Bass Photography / Festival de Almada

Le Festival de Almada, pour sa 36e édition, fait preuve d’une impressionnante vitalité, en ces temps difficiles où la viabilité de l’événement s’est vue plusieurs fois menacée (cf. les reportages antérieurs dans I/O Gazette). Tel un pied de nez à ces difficultés, la programmation de cette édition est axée sur les « expériences et préoccupations du xxe siècle qui ont persisté et même empiré au xxie », afin de « mettre en perspective des enjeux contemporains, comme la dislocation sociale, les inégalités, l’immigration, l’exil, le genre, l’indifférence, la peur et la montée des régimes autoritaires ». On y trouve en effet une présence marquée de spectacles aux prises avec des questions sociales et politiques.

Pour donner aux « Avignonneux » un aperçu de cette manifestation almadense, en trois jours de festival, j’ai assisté à uneadaptation inédite du célèbre roman-témoignage de Primo Levi, « Se isto é um homem », un des spectacles portugais en création, seul-en-scène dont la sobriété dramaturgique alliée à l’ardeur toute en retenue du comédien a créé une résonance particulièrement vivace entre le dispositif concentrationnaire et certains mécanismes de déportation du monde contemporain. La question des épreuves, traumatismes et héritages de la guerre est revenue dans la pièce « War and Turpentine », de la troupe belge Needcompany, centrée sur ladite « Première Guerre », dans une mise en scène violente du conflit, où les dislocations de l’orchestre venaient renforcer celle des corps en mouvement et des objets d’art – comme pour contrer les récits un peu éthérés et moralisateurs qu’on en tire aujourd’hui. J’ai ensuite été emportée dans la tourmente de « Provisional Figures », pièce documentaire de Marco Martins mettant en scène les existences « provisoires » d’ouvriers immigrés portugais et de saisonniers britanniques dans la ville industrielle de Great Yarmouth. La mise en mots et en gestes de la douleur prenait une allure singulièrement féerique dans la vieille salle des fêtes de l’Incrível Almadense. « Franito », pièce burlesque de et avec Patrice Thibaud et Jean-Marc Bihour autour du flamenco, a offert un moment de délire et de joie dans ce panorama féroce des conflits européens et mondiaux – mais un moment non moins politique, à certains égards, car la représentation queer et extravagante du chant et de la danse andalouse vient contraster de façon jubilatoire avec les représentations figées et outrageusement sérieuses de cet art inscrit sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco. Enfin, je soulignerai, dans ce cycle de regards critiques sur les héritages européens, l’humour rafraîchissant d’« Esquilo », où le mythique acteur espagnol Rafael Álvarez déconstruit « notre patrimoine grec » et réinvente, sous nos yeux, en improvisation et au son des cithares de Javier Alejano, quelques-uns de ses grands mythes fondateurs.

Cette année encore, les spectacles en création, le théâtre indépendant, les scènes portugaises, très valorisés dans ce festival, offrent donc des surprises et des chocs qui n’ont rien à envier aux spectacles stars du festival (« Un amour impossible », avec Bulle Ogier et Maria de Medeiros, « Mary Said What She Said », de Robert Wilson, avec Isabelle Huppert) – même si on ne boude pas son plaisir d’assister aux grands spectacles internationaux de l’année dans l’ambiance familiale d’Almada, et de croiser, en ces chaudes matinées lisboètes, Bulle Ogier au petit déj… Car oui, le Festival de Almada, c’est ce mariage harmonieux, si caractéristiquement portugais, entre l’activisme ardent amené par le sentiment de crise perpétuel et la douceur de vivre péninsulaire… et on en veut encore !

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