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A Saint-Omer, ce jour-là, les bourrasques furieuses laissaient imaginer, au bout de la rue, la mer et ses vagues agitées. Pas d’horizon maritime bordant les villes du nord pourtant mais un horizon d’images dans les salles obscures du Festival International du Grand Reportage d’Actualité, où, calfeutré, à l’abri du vent, on se réchauffait du constat que la réalité n’a pas besoin d’être virtuelle ; en témoignent les 78 films du FIGRA qui, entre documentaires de société, questionnements anthropologiques, plongées dans les archives historiques, ont pour point commun de prendre le réel pour objet et d’en exhumer des aspects méconnus.

Avec, pour souci manifeste, de proposer des enquêtes suffisamment exigeantes et approfondies pour assurer l’objectivité des images, faisant ainsi rempart à l’approximation et la post-vérité. Entrelaçant dimension informative et narrative, les films varient entre reportages au format « télé » et documentaires plus « cinématographiques ». Difficile de choisir tant la pulsion d’exhaustivité ressentie au FIGRA est celle que l’on ressent face au monde : on voudrait tout voir. On pouvait ainsi plonger dans l’opaque communauté des Samaritains (des Arabes juifs, moins de mille aujourd’hui, vivant près de Naplouse en Israël), suivre l’opiniâtre croisade des lobby pharmaceutiques contre l’Artemisa annua, une plante naturelle qui pourrait vraisemblablement soigner la malaria, ou encore onduler le long du lit désespérément sec du fleuve Zâyandeh-Rood, en Iran, où le manque d’eau est une catastrophe en devenir.

Néanmoins celui qui a retenu notre attention n’est pas un portait du monde contemporain, mais une glaçante histoire dans l’Histoire, une invisibilisation organisée au sein d’une des familles les plus exposées de la deuxième partie du XXe siècle – les Kennedy. Film glaçant de Patrick Jeudy, « Qu’est-il arrivé à Rosemary Kennedy ? » raconte le processus de disparition auquel a été soumise Rosemary, l’aînée des filles de la fratrie, enfant fragile, souffrant d’une légère déficience mentale. Dans les années 30, la perfection familiale est un instrument de conquête du pouvoir, et Rosemary fait tache au sein de cette famille exemplaire (tragiquement visionnaire, au passage, la mise en scène télévisuelle de soi). Ignorée, ballottée d’une école à une autre, gavée de médicaments, Rosemary est objet de honte. Elle suit son père à Londres, l’ambassadeur Joseph P. Kennedy, où sa joie, excessive et lubrique, menace le vernis familial. En 1941, elle disparaît subitement de la vie publique. Son père Joseph l’a fait lobotomiser. Secret absolu d’une des familles les plus célèbres des Etats-Unis, la disparition de Rosemary se transforme en fresque mythologique quand survient la « malédiction » – série de morts soudaines – qui frappe les Kennedy.

A partir seulement d’images d’archives, le film construit un véritable suspense, suggérant, sans fascination mais avec une réelle empathie pour son héroïne, que le réel est plus romanesque que la fiction. La répétition d’images semblables – quantité de photographies de l’inamovible sourire de Rosemary, le bonheur familial- invite à scruter cette régularité, à soupçonner les apparences : qu’y a t-il derrière ce sourire ? Le film est bien une enquête, mais pas de ce que l’on croit : ce n’est pas la disparition de Rosemary – tristement établie – qui intéresse le réalisateur mais le silence qui s’en suit, l’étouffement de l’affaire par sa propre famille. Comment comprendre l’ahurissante indifférence suite à sa disparition ? Pourquoi aucune révolte, face à cette question : où est Rosemary ? Alors qu’on croyait l’histoire terminée, coup de théâtre trente ans plus tard, lorsque sa soeur Eunice finit par briser le silence : elle inaugure les premiers jeux olympiques pour handicapés et va surtout chercher sa sœur Rosemary qui, depuis 30 ans, croupit dans un asile. Avec effroi, on cherche à imaginer ce qu’a été la vie volée de cette jeune femme mal aimée, victime d’un double abandon : abandonnée d’abord comme vivante, puis comme souvenir. Quarante ans plus tard, l’histoire de cette double disparition est aussi effroyable que sidérante.

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