Grand-messe du théâtre en terre slave

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Installer la 11e édition du festival Theatre Olympics à Saint-Pétersbourg, c’est un peu l’anti-poupée russe : aucune analogie possible entre ce concentré international du théâtre contemporain, nerveux et souvent sombre, et la douceur tout italienne de la ville, les ondulations calmes de sa Neva, la sérénité pastel de ses grosses pâtisseries néoclassiques posées sur des perspectives taillées au cordeau. Se déroulant simultanément au Japon, le festival accueillait cette année encore une minutieuse sélection – entre autres William Forsythe, Krystian Lupa, Bob Wilson, Theodoros Terzopoulos.

La déflagration scénique la plus forte, on l’a reçue de « Mother », huis clos disjoncté conçu et interprété par la compagnie belge Peeping Tom, où la normalité aseptisée d’une salle de musée se transforme en théâtre de l’enfantement impossible, en écrin-camisole de l’hystérie latente, et pourquoi pas en salle d’attente de la mort. Un jeune gardien à lunettes, sa femme enceinte, des parents polanskiens, une visiteuse à lunettes cleptomane, un vieux gardien à lampe torche, une infirmière diabolique, une statue en suspension sur un cercueil vide, des tableaux sanguinolents, une machine à café sexuelle : voilà les composants du fracassant « Mother », qui agglomère des visions malaisantes – un enfant dans une boîte transparente, enfermé mais pas dérangé de l’être, une séquence de danse épileptique, un coït avec une machine à café – avec la jubilation manifeste de pousser à l’extrême les limites de la normalité. Le spectacle exulte à dilater les incohérences du réel, les absurdités des situations, prend un plaisir malin à fendiller le cadre réglé du musée – de la vie en général ; en mettant à mal les correspondances – les tableaux produisent des sons qui ne leur correspondent pas –, en distillant d’infimes anomalies, que l’on remarque avec un temps de retard, « Mother » installe un climat d’étrangeté particulièrement perturbant, parce que pas immédiatement identifiable, flippant comme une sauvagerie fissurant du vernis par craquelures progressives. Des bras anormalement longs cherchent à expulser un enfant d’un ventre, une femme se noie à même le sol tandis qu’une statue prend vie ; le cri d’une parturiente sanguinolente se transforme en hurlement joplinesque : on ne sait plus ce qui de la normalité ou de ce qui la rompt est le plus dérangeant. Réunissant comédiens et danseurs de tous âges, aux corps multiples et imparfaits, « Mother » est une apnée dans le malaise, un reflux de cauchemars sous les apparences. Musée et maternité y sont deux lieux clos, deux puissances d’emprisonnement que viennent déchirer toutes les dingueries qui surgissent. Sidération visuelle inracontable, précipité ultra-inventif de sensations, « Mother » parle de l’enfantement qui résiste, du temps qui passe : en somme, de la mort qui vient et de la vie qui a du mal à venir.

Nul doute que ça aurait plu au tératophile Pierre Ier. Forcément plus consensuel, en comparaison, apparaît l’« Utopolis » de Rimini Protokoll. Toujours intéressant dans sa pratique des lieux – ici la ville de Saint-Pétersbourg donc –, le collectif se penche sur ce qui définirait, aujourd’hui, un projet de cité utopique. Le collectif a imaginé une voie diffusée par une enceinte transportable, nous guidant dans la ville et nous invitant à nous interroger sur ce qui fait lien, ce que serait une communauté/cité idéale, à partager nos réponses avec nos voisins, à déambuler, d’une ancienne piscine transformée en église luthérienne à une bibliothèque, en passant par bus et jardins. En dehors du dispositif dystopique (obéir à une voix algorithmée, alors même que celle-ci nous interroge sur l’utopie) à l’ironie acide, la « communauté » reste un peu artificiellement provoquée, et les questions flottent dans le bain des bons sentiments, à l’image de la dernière séquence « And now let’s dance! », comme si la transe collective pouvait se décréter. Il en reste une intéressante appropriation de la ville, une déambulation plaisante générant d’improbables réminiscences soviétiques (un ancien bâtiment de réservation ferroviaire à ambiance tarkovskienne), et la frontalité plus rugueuse de certaines questions qui, en nous opposant les uns aux autres, se révèlent plus intéressantes : une manière originale de faire parler les murs et les êtres.

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