extrait du film  » Matangi / Maya / M.I.A » de Steve Loveridge

Par Audrey Santacroce, Florence Filippi, Noémie Regnaut

Du 13 au 17 février dernier, I/O était à la Gaîté Lyrique pour la 5e édition de FAME (Film And Music Experience), un festival créé par Benoît Hické et Olivier Forest dont la programmation, aussi ambitieuse qu’éclectique, fait la part belle à la musique.

Essentiellement consacrée au documentaire, la sélection de cette année explorait des territoires aux couleurs variées, des plus intimes, à travers des portraits d’artistes tels que Daniel Darc ou M.I.A, aux plus généraux, par des panoramas de divers genres musicaux, du jazz éthiopien à la « high energy » des années 1980. En résultait un voyage visuel et auditif fait de variations explosives, confrontant le spectateur à des personnalités d’artistes inspirantes et à des univers musicaux underground s’affirmant avec force contre les normes dominantes. FAME, ou quand la musique devient forme de vie à part entière, moyen de résistance politique et poétique.

On retiendra à cet égard le magnifique « Shakedown » de Leilah Weinraub, film présenté hors-compétition, immersion totale au sein d’un club lesbien afro-américain de Los Angeles dans les années 1990 et qui, sans aucun doute, « claque la chatte » (on ne saurait trouver plus adéquat que cette formule récemment entendue chez la chorégraphe Phia Ménard). Ce documentaire expérimental/trash, tourné tout au long des seize années au cours desquelles la réalisatrice a fréquenté les soirées du club, nous fait rencontrer les danseuses Egypt, Jasmine et les autres, ainsi que leurs clientes, dont certaines se définissent comme « stud » et reprennent les codes gangsta, lançant des dollars face caméra et jusqu’au fond des décolletés. Les billets volent et avec eux tout stéréotype sur le milieu lesbien ; on sort bousculé.e.s et fasciné.e.s par cette communauté de femmes qui affirment leur univers envers et contre tous. Des bad girls à FAME on retiendra également la figure imposante de M.I.A dans le film documentaire de Steve Loveridge « Matangi / Maya / M.I.A » où l’on découvre l’enfance et l’adolescence de la star, marquée par la révolution tamoule au Sri Lanka et cherchant depuis lors à affirmer son combat antiraciste et féministe. Utilisant des images de ses propres archives (on apprend que M.I.A voulait, à l’origine, devenir réalisatrice de films documentaires) et reprenant la main sur sa biographie, l’artiste nous éclaire sur ses propres contradictions de superstar, ex-réfugiée et fille d’un révolutionnaire tamoul. Par l’exposition de ces trajectoires à contre-courant et très affirmées, « Shakedown » et « M.I.A » offrent aux femmes des trésors d’empowerment à l’heure où le mouvement Metoo cherche à ancrer ses racines.

La programmation du festival faisait également la part belle aux contre-cultures musicales et à la reconnaissance ambivalente des formes émergentes. « Paris 8, La fac Hip Hop », websérie documentaire de Pascal Tessaud, évoque ainsi la mise en lumière de la première vague de « street » artistes français par un anthropologue de l’Université Paris VIII au début des années 1990. On y voit comment l’institution a pu s’ouvrir et se constituer en espace de légitimation pour de jeunes artistes à la marge qui, pour les plus chanceux, deviendront les stars du rap et du graff français (tels que Ménélik, MC Solaar, ou NTM 93). Au fur et à mesure des épisodes, cette jeunesse formée aux principes de la Zulu Nation s’émancipe des stéréotypes, sort de la ghettoïsation culturelle et prend aussi conscience du phénomène de réappropriation dont elle fait l’objet. Ces artistes seraient-ils les bons sauvages contemporains, ou la bonne conscience de l’institution universitaire ? La difficulté de se faire une place dans un monde normé est aussi le sujet de « Fabulous » d’Audrey Jean-Baptiste, qui retrace le parcours de Lasseindra Ninja, danseuse transgenre partie de Guyane pour devenir une diva du « voguing » à New-York. La réalisatrice montre le retour de Lasseindra sur sa terre natale, pour y donner une Master class incognito. Forte d’une personnalité hors du commun, cette artiste va révéler quelques talents parmi ces jeunes élèves. Son enseignement exigeant souligne la rigueur, la discipline, et l’obligation d’excellence qu’implique une telle reconnaissance. « Vous ne le ferez jamais aussi bien que moi » dit Lasseindra aux danseurs en herbe qu’elle tente de tirer vers le haut. Entre humiliation et émulation, l’intransigeance est présentée comme une étape nécessaire vers la tolérance, sur le chemin sinueux de l’acceptation de soi et de l’autre.

Il est également tentant de rapprocher en un dyptique involontaire « Daniel Darc : Pieces of My Life » et « The Unicorn », tant les trajectoires des deux hommes auxquels ces films rendent hommage, Daniel Darc et Peter Grudzien, semblent se répondre. C’est Marc Dufaud, l’ami de longue date de Darc, qui s’est chargé du dernier adieu à celui parti trop tôt. Poétique et brisé, Daniel Darc se livre sans fards dans des images d’archives couvrant les quinze ans de sa traversée du désert, jusqu’au retour inespéré en 2004. Brisé également par un système qui n’a jamais voulu de lui, Peter Grudzien, ravagé par la dépression et l’amertume, apparaît comme un Darc en négatif, celui qui n’aurait jamais réussi à sortir de l’ombre. Durs à voir, les deux films n’en restent pas moins bouleversants de sincérité dans leur démarche : donner à voir le désespoir à nu, sans espoir de rédemption, chez ces hommes qui n’ont plus rien. Plus d’espoir, mais une résignation sourde au malheur. C’est dans ce malheur qu’on les imagine presque frères, l’un ayant connu la gloire qui aura tant fait rêver l’autre, et pourtant. Sans concession aucune, et pourtant sans pathos, « Daniel Darc : Pieces of My Life » et « The Unicorn » dressent deux portraits d’hommes qui n’ont plus rien à perdre car ils ont déjà tout perdu. Seule est restée la musique, qui aura peut-être donné le courage de rester debout à chacun.

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