FID, fidèle au rendez-vous

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Francis Alÿs, “Sandlines”, photogramme.

La 31e édition du FID, le festival international du cinéma de Marseille, a pris fin le dimanche 26 juillet, après quatre journées inespérées et bien remplies.

Fini, c’est fini les multiples allers-retours dans un périmètre restreint entre les différents cinémas du centre-ville, les migrations pendulaires entre les Variétés, la Baleine, le théâtre du Gymnase ou encore le Vidéodrome, réquisitionnés pour l’événement. Fini, les ravitaillements aux terrasses, les chocs thermiques entre le (ré)confort climatisé et la chaleur extérieure, les paupières papillonnant à la sortie des salles noires, le régime soutenu de plusieurs films par jour qui nous fait jeter un œil parfois envieux sur l’horizon de la mer, mais où l’on y retourne car, peut-être, là-bas, sur l’écran, quelque chose va advenir. Le FID, festival rescapé, aura eu le mérite d’avoir lieu, avec ses rencontres, ses discussions, ses émulations que seuls permettent des corps en présence et malgré les contraintes sanitaires. Fidèle à ses débuts, une programmation éclectique cherchant à montrer l’étendue de la production documentaire, en dehors des circuits formatés, était proposée.

La diversité des films présentés allait de la blague cinéphile avec “Salle Obscure” de Maxime Le Moing, qui jouait du found footage pour recréer un film noir à partir d’images provenant de 150 autres films, reliés par une pluie battante et une nouvelle bande-son bruitée, à des poèmes visuels confrontant plusieurs types d’images (Super 8, iPhone, intervention sur la pellicule), où la poétesse américaine Emily Dickinson était à l’honneur, avec “Green Thoughts” de William Hong-xiao Wei et “Incidences” de Victor Oozer. La poésie était aussi présente dans une visée pamphlétaire, avec la dialogue entre un texte de Elio Vittorini, « Au milieu de la ville il y avait le désert », lue par une voix féminine sur des images d’un mur approché en gros plans et en travelling latéraux, frontière qui avait caché aux yeux des habitants la place Jean Jaurès, que tout le monde connaît à Marseille sous le nom de « la Plaine », chère au cœur des Marseillais. Le mur incarna une forme de défaite, après la lutte entre une population se sentant dépossédée de ses lieux de vie et les autorités municipales, et le film, affichant le désir de garder traces de ce qui ne sera bientôt qu’un souvenir, invisible aux yeux de tous, renoue avec une fonction testimoniale du cinéma.

La poésie confine aussi parfois à l’hermétisme, mais le FID a à cœur de soutenir des projets radicaux, proches du film d’art, comme avec cette scansion en latin des “Bucoliques” de Virgile dans l’œuvre de Yohei Yamakado, “Amor Omnia”, avec un écran restant majoritairement noir, où certains ont crié au génie quand d’autres ont renoncé à aller au bout des 2 heures du film. L’antididactisme montre aussi parfois ses limites, comme avec “Two Stones” de Wendelien Van Oldenborgh dont le sujet – les habitations collectives – avait tout pour être passionnant, mais le traitement éclaté et les divers fils tirés par le film échouent à tisser véritablement une œuvre cohérente ; il reste alors à la surface des sujets qu’il aborde, me laissant un peu déroutée.

Si la poésie est un premier fil conducteur donc, un autre pourrait être celui de l’enquête, qui relie de nombreux films. C’est le cas du film-essai de Chloé Galibert-Laîné “Forensickness”, une enquête sur une enquête, un film sur un film, le superbe “Watching the Detectives” de Chris Kennedy. Présenté ainsi, le projet pourrait sembler aride, mais la réalisatrice nous embarque dans une comédie policière mêlant “Cosmos”de Gombrovicz, Jacques Rancière, les communautés d’internautes avec Reddit ou encore les théories du complot, et démêle autant un humour qu’une intelligence redoutable les procédés de l’herméneutique. Chloé Galibert-Laîné réussit ainsi brillamment un travail alliant recherche et création, et rend le tout jubilatoire, n’hésitant pour à montrer dans une dernière pirouette le dessous de ses cartes.

L’enquête de Mathilde Girard, dans son court-métrage “Les Épisodes”, concerne quant à elle l’amour et n’est pas sans rappeler “Chronique d’un été” d’Edgar Morin et Jean Rouch. Partant d’une situation politique, la lutte contre la Loi Travail et les mesures de sélection à l’université qui ont mené à l’occupation des facs, la réalisatrice, également philosophe et psychanalyste, s’est interrogée sur l’articulation entre engagement politique et vie privée, par le biais de l’intime, laissant les luttes en hors-champ. Marchant sur une ligne de crête et composé de fragments, le film s’ouvre sur un récit de rêve, se poursuit sur le commentaire d’un poème de Pasolini, la confession de stratégies sexuelles, puis sur une chanson en play-back à travers une webcam. Trois personnages, joués par des amies proches âgées entre 25 et 30 ans – Marta, Charlotte et Luc – dans chacune de ses situations offrent une possibilité de se dire, ou, a contrario, dans le cas de Luc, esquivent cette dernière. En filigrane, un quatrième personnage se dessine, au contact des autres, celui de Mathilde Girard elle-même, discrète, à l’écoute, délicate.

L’enquête prend un tournant plus politique dans le film de Thomas Bauer, “Barrage d’arrêt fixe et fermé au niveau du carrefour Hamdalaye”, puisque le film met en scène une sorte de re-enactment d’un procès suite à des exactions commises par la garde prétorienne d’élite, à la veille du second tour des élections présidentielles en Guinée Conakry de 2010, alors que des massacres avaient déjà eu lieu l’année précédente. En 2018, le réalisateur a rencontré un groupe de jeunes plaignants, qu’il rassemble sur une terrasse ouverte sur la ville : celle-ci devient le théâtre et le lieu de répétition du procès. Les hommes se prêtent au jeu, s’emparent des rôles et de leurs costumes faits de bric et de broc pour pasticher la cérémonie du tribunal, et il s’agit alors de se former à la rhétorique judiciaire, et notamment parler en son nom, alors qu’un dénommé De Gaulle – notons qu’en 1958 la Guinée-Conakry fut le seul pays à refuser d’être sous la tutelle de la France – revient à plusieurs reprises, plus probablement pour désigner une personne de haute taille que le général… Ces scènes, filmées en peu de plans, privilégiant la fixité, très simplement, sont entrecoupées d’intermèdes, comme une formidable session avec les Amazones de Guinée, un groupe de musique de femmes gendarmes.

L’enquête et le théâtre prennent une autre allure et retrouvent la poésie avec le très beau film, “Sandlines”, de Francis Alÿs, tourné en Irak. Le titre fait référence aux accords Sykes-Picot entre la Grande-Bretagne et la France, qui se partagèrent le Proche-Orient en 1916. Le réalisateur propose à des enfants d’un village proche de Mossoul de s’emparer et de retraverser l’histoire de leur pays, qui leur est relativement inconnue. Dans les collines désertiques, avec quelques accessoires et un humour salvateur, Picot est incarné par un garçonnet en marinière et chapeau haut-de-forme tandis que l’Anglais Sykes, en habit impérial, fait des tours avec sa bicyclette sous l’œil de l’Ottoman prépubère coiffé d’un fez. Les chèvres et les brebis représentent le peuple qui piétine, et les enfants eux-mêmes jouent souvent à saute-mouton, dans une ronde enfantine incarnant les turpitudes grotesques du pouvoir. Avec quelques accessoires – deux lignes, l’une bleue l’autre rouge, incarnant la frontière, quelques costumes, deux conteuses – les enfants, sous la houlette de Francis Alÿs et de son chef opérateur Julien Devaux –qui n’hésitent pas à donner quelques moments du making-of à l’intérieur du montage même, pour mieux rappeler que tout cela est aussi un jeu, une mise en scène – donnent à voir un spectacle réjouissant malgré la gravité du propos : le récit historique laisse ainsi surtout place à une expérience artistique collective.

À ces films de la compétition officielle ou « autres joyaux », s’ajoutaient un hommage à Michel Piccoli, avec quatre grandes œuvres montrant l’étendue du talent du grand acteur, où il interprète le scénariste aux turpitudes amoureuses (“Le Mépris” de J-L Godard, qui l’a rendu célèbre), l’ouvrier fou et grognard de “Themroc” de Claude Faraldo, le gangster de “Mauvais sang” de Leos Carax, et que l’on retrouve vieux, refusant les responsabilités de souverain pontife dans “Habemus papam” de Nanni Moretti. Une rétrospective était dédiée à une cinéaste allemande mise à l’honneur, Angela Shanelec, qui fut pour moi une des grandes découvertes du festival et dont un coffret rassemblant les œuvres sortira chez Shellac prochainement. Associée à la nouvelle vague allemande du tournant des années 2000, Angela Shanelec développe un cinéma de la sobriété avec une économie de plans et de mots, visant la justesse, pour interroger les relations amoureuses et la quête du bonheur, n’hésitant pas à faire des ellipses et à ne pas clôturer ses films pour laisser toute sa place au spectateur.

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