Un Desplechin sans dédale

Un conte de Noël
Par

© Simon Gosselin

Ce « Conte de Noël » finira là où « Fanny et Alexandre » (précédente adaptation filmique de Julie Deliquet à la Comédie-Française) avait commencé : un traditionnel spectacle de fin d’année où toute la famille viendra, dans la tradition shakespearienne, purger théâtralement ses névroses et ses rancœurs. Vouloir tirer un scénario vers le mythe est un exercice qui a révélé maintes fois ses écueils (avec « Les Damnés » d’Ivo Van Hove, entre autres). Sauf qu’ici, le film de Desplechin existe déjà comme tel : quelque chose du « conte » et de la fantaisie transcende espièglement chez lui la noirceur ibsénienne des retrouvailles viciées. Une playlist nostalgique a malheureusement remplacé ses cornemuses. Étonnamment moins théâtral que l’œuvre originale, bien moins foisonnant et dissonant que ce drame « déguisé de deux plumes », le long spectacle de Julie Deliquet remet le « conte de Noël » dans des chaussons bourgeois et étanche cette sève vivifiante qui fait d’habitude la grâce de ses mises en scène. La faute d’abord au travail de réécriture : la langue desplechinesque, « désossée » et « rebâtie » au plateau, n’assume plus sa littérarité et devient presque quotidienne.

La faute ensuite à une dramaturgie qui, comme dans la transposition de Bergman, décentre l’action mais ne réussit pas à donner sens et violence au collectif. L’énigme des personnages (celle de Paul Dédalus en particulier, point névralgique du film qu’on envoie ici trop souvent dans sa chambre) n’existe pas dans cette réécriture chorale tricotée comme une traversée tchekhovienne, des retrouvailles d’hiver aux séparations neigeuses. L’« étrangeté qui court dans la tribu » selon Julie Deliquet affleure trop rarement. Dans la bible de salle, on trouvera significativement la lettre d’Henri (interprété par Stephen Butel, qui fait le même numéro que chez Jean-François Sivadier), comme si tous les secrets s’étaient réfugiés hors de la scène. Les quelques respirations du spectacle, où l’adaptation paraît moins fabriquée qu’improvisée (lors d’une confrontation cocasse entre Elizabeth et Faunia par exemple), font entrevoir enfin le songe familial. Saluons les superbes comédien.ne.s (Jean-Marie Winling, Agnès Ramy et Jean-Christophe Laurier en particulier) qui, malgré les costumes paresseux de Julie Scobeltzine n’épousant pas leur névrose onirique, donnent aux « ombres que nous sommes » l’élan sublime et périssable des plumes.

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