© Christophe Raynaud de Lage

Plateau dépouillé, neuf danseurs exécutent des rituels de deuil inspirés par des lamentations chantées,  les miroloïs d’Épire. S’enchaînent les solos et les danses en choeurs, qui suivent avec minutie les étapes de la perte : cris et sueurs vont crescendo, secouant les costumes traditionnels noirs et blancs de Peggy Housset, tandis que la musique sous la direction de Xanthoula Dakovanou émousse, ébranle les corps qui, luttant contre l’épuisement, s’acheminent inexorablement vers la mutation émotionnelle de l’après-deuil.

En fait, une question simple, presque évidente, émaille tout le spectacle : pourquoi la musique n’est-elle pas en live ? Le rituel y perd la moitié de la force, il n’échange qu’avec un CD… La danse n’est pas plus au centre pour autant : délestée du plus-que-présent que le rituel souhaitait aménager, elle discute, contrainte, avec un grand absent. Coïncidence ou conséquence, à l’exception de Petrina Giannakou, d’une présence renversante, les danseurs préservent une grande pudeur vis-à-vis de la salle : quand les corps n’excluent pas la présence des spectateurs, les regards face public restent dans le vide, brouillés par le même rituel qui ne veut pas trop échauder l’émotion du public, probablement par respect : il s’agit d’un sujet traumatique, après tout. 

Sauf que la double absence de live (qu’il s’agisse de la musique ou du rapport avec le public) ralentit le profond sentiment de vie que Koen Augustijnen et Rosalba Torres Guerrero veulent insuffler face à la mort, puisqu’elle contredit au moins une partie de l’intérêt rituel. En fait, au lieu d’être un re-enactment des étapes de la perte, « Lamenta » a plutôt l’air d’un filage, il répète le deuil plus qu’il ne le ressuscite. Si la proposition conserve une certaine distance de sécurité émotionnelle avec le public, à force de se concentrer sur la répétition plus que sur la différence, la frustration l’emporte : trop de respect pour autrui tue peut-être le respect. À savoir qu’en ce jour, la pluie eut raison des dix dernières minutes de représentation. Elle a pourtant le mérite d’excaver le présent trop longtemps disparu des lamentations : les danseurs, subitement dessillés, partagent alors avec le public une certaine météo des atmosphères. Par une splendide gestuelle, écrite pour clore le spectacle, ils rappellent aussi ce qu’aurait pu être « Lamenta » s’il avait osé affronter ceux qui le regardaient. 

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