TheATRIUM, pour l’amour de la forme

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© D.Matvejev

Chaque printemps depuis six ans, à l’initiative du Klaipedos Dramos Teatras, tout le théâtre lituanien converge vers Klaipeda, troisième ville du pays. Confrontant plusieurs générations de metteurs en scène, le grand festival TheATRIUM est l’occasion de déployer un certain état du théâtre en Lituanie, dont on ignore trop l’intérêt.  

L’édition 2022 de TheATRIUM regroupe une dizaine de propositions : ayant assisté à quatre d’entre elles seulement, contrairement à l’édition 2019, impossible d’émettre un jugement d’ensemble sur le festival. À l’exception de l’exécrable soap théâtre « Remyga » de Koršunovas (qu’on ne portait déjà pas en très haute estime), les idées novatrices ne manquent pas, à l’image de « No Fake », sorte de loup-garou immersif ambiance « Twin Peaks », ou de « The Frankenstein Complex », compte-rendu de création dramatique entre un dramaturge et une IA (ou bien sûr, la machine l’emporte). Si ni l’un ni l’autre ne convainquent tout à fait, c’est peut-être parce que le résultat n’est pas aussi novateur que l’idée ; alors celle-ci, brillante sur le papier, s’épuise au plateau, et la forme dévore un peu le fond. À l’heure où l’on grime sans arrêt les classiques pour faire croire à du neuf, reste néanmoins le plaisir de dramaturgies risquées et toujours exigeantes : c’est d’ailleurs ce qui guide le projet du Klaipedos Dramos Theatras, qui met à l’honneur le théâtre expérimental. 

Si, en 2019, le spectacle plus marquant résultait d’une collaboration entre le norvégien Jo Strømgren et le Lithuanian National Drama Theatre (une splendide maison de fantômes, malheureusement jamais venue jusqu’en France), cette année, c’est un jeune metteur en scène lituanien, Naubertas Jasinskas, qui se démarque en proposant une expérience rare dans le festival (à titre personnel, la plus rare de cette saison 2021-2022 qui s’achève). « Bowel » a la curieuse idée de s’inspirer d’une coure pièce d’Artaud, « Le Jet de sang » : intriguant pour un auteur qui, méprisant le théâtre de texte, a tout de même écrit quelques pièces qui n’ont logiquement jamais été à la hauteur du théâtre auquel il aspirait. Avant même que le spectacle ne débute, il y a déjà quelque chose de faux, de truqué : d’ailleurs, de la pièce d’Artaud, on ne verra pas beaucoup ; les effigies qui occupent le plateau évoquent, à la limite, à un rêve symboliste qui aurait mal tourné… Les personnages se meuvent comme des Sims, dans un univers mi-GTA (pin-up et Ferrari, gros cigares et gros billets) mi-ennui de la vraie vie (rester dans sa chambre à désirer des relations qu’on a pas). Mais à l’exception d’une miniature de Notre-Dame-de-Paris, qui exerce une sorte d’inquiétante fascination sur les personnages, le carré contigu qui les contient est vide : c’est l’ennui de la vraie vie qui joue à GTA, voire aux comédies romantiques ; si bien que la jeune femme, qu’elle soit pin-up ou Esmeralda, n’est au fond que pure projection dans un monde imaginaire — le sien ou celui du post-ado paumé, protagoniste planant au-dessus des autres : en gros, tout le monde joue à qui il voudrait être, faute d’être tout court. L’âme des personnages a comme été aspirée par un démon du jeu, et voilà que les êtres sont condamnés à interagir à travers un kaléidoscope d’avatars. D’ailleurs, le lipsync permanent n’est pas sans rappeler la loge noire de « Twin Peaks », décidément (d’autant que le spectacle reprend une musique de la bande originale) : privée d’âme, la persona, comme un corps sans tête, court dans tous les sens pour simuler des relations sociales… En vain, car elles sont vidées de sens ; effroyable dystopie. Si « Bowel » ne sombre pas dans le formalisme, c’est parce que la forme est son sujet — ou plutôt l’excès de forme, l’aliénation à laquelle elle conduit : ici, le résultat se fond finement dans l’idée. Par un rare mélange de références vidéoludiques, philosophiques et théâtrales, « Bowel » apparaît donc comme une puissante expérience autour du simulacre, qui ne rappelle pas grand-chose d’autre — sinon peut-être, au cinéma, les premiers films de Jonathan Vinel. À quand plus de théâtre lituanien en France ? 

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