Fatou Sy : Lettre à un lieu

J’ai besoin de toi. Je suis sérieuse ! J’ai vraiment besoin de toi.

J’ai besoin que, non…

J’ai besoin que tu aides, non…

J’ai besoin… Attends, il faut que je réorganise mes idées.

J’ai obtenu une subvention pour monter mon spectacle. Une subvention, tu t’imagines ? Mes personnages vont enfin marcher, parler, chanter, danser, pleurer, vivre, quoi ! Enfin… j’ai une subvention et un de mes bébés va crier au monde. Le problème c’est « où ». « Où » devient pour moi une question essentielle, un peu comme « être ou ne pas être », tu vois ? Où ?

Bien sûr, le Théâtre national est disponible. Il paraît même que tous les grands directeurs de tous les grands festivals du monde seraient heureux d’y voir ma pièce jouée… Sans blague ! Est-ce que je peux considérer en ce moment précis que d’autres choix s’offrent à moi ?

Ce n’est pas un euphémisme, j’ai besoin de toi. Vraiment besoin que tu m’aides à leur dire que c’est toi que je veux. (Nous ferons comme si je ne viens pas de t’annoncer sans ton consentement, que tu seras le réceptacle de mon premier spectacle. Merci !)

Tu n’es pas un espace anonyme quelque part dans le monde,

tu es la cour familiale des Tronga.

Une cour où je suis née trente fois.

Une cour où les corps écrivent des histoires.

Où la terre rit des pas qui la foulent.

Où le présent sourit de lui-même.

Tu n’es pas qu’une cour quelconque quelque part dans un quartier du Fouta,

tu es la cour où l’on distribue des jus d’amour à tous les visiteurs.

Une cour où des oiseaux tissent des nids colorés. Des coqs organisent des concertos avec les chiens. Des poussins gambadent joyeusement avec les femmes. Des plantes dansent avec le vent.

Une cour où l’indifférence n’existe pas.

Où la vie bat au rythme du cœur de ses habitants.

Où mon théâtre trouve sa raison de vivre.

Où les étoiles aideront les projecteurs à briller un soir de grande première…

 

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