« Ce soir, on rentrera à la prison en car. Pas en fourgon ! »

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Par Claire Blettery et Pierre Fort

Le Théâtre Paris-Villette a programmé le 29 et 30 janvier 2016  le Festival Vis-à-Vis, « temps fort de la création artistique en milieu carcéral ». Associant la Direction interrégionale des services pénitentiaires de Paris et le SPIP (Service pénitentiaire d’insertion et de probation), neuf créations éphémères ont été proposées au public, le temps d’un week-end « hors les murs » pour les participants. Récit.

Il est presque vingt heures et ils sont tous là: la famille, les amis, les représentants du ministère de la Justice, les professionnels. Ainsi qu’un public sûrement curieux de voir des personnes détenues, sur la scène d’un beau théâtre. Un petit groupe de jeunes patiente en fumant à l’extérieur du théâtre: les amis de Bernard*, détenu pour une courte peine, sont venus le soutenir. L’un d’eux se fait appeler John. Il dit ne pas aimer le théâtre mais il est déjà venu trois fois au Paris-Villette, comme animateur, pour accompagner des enfants de six ans. On plaisante, on rigole, mais la petite tension avant les retrouvailles est perceptible.

Vingt heures: la salle est comble. Le théâtre est d’ailleurs complet depuis plusieurs jours. C’est donc au tour des détenus de la maison d’arrêt de Villepinte, où est incarcéré Bernard. La pièce s’intitule «Hors lignes». Maëlle Faucheur et David Costé de la Compagnie Le Dahu, ont dirigé l’atelier en prison. Ils s’avancent sur la scène et viennent, avec une certaine émotion, présenter le spectacle. Il s’est écrit avec une cinquantaine de détenus à partir de leurs propositions, de moments d’écriture individuelle et d’échanges. Pour les metteurs en scène, les prisons sont « des lieux de vie », « un lieu de dialogue, voire un lieu politique ». Le projet, en plus d’un recueil à paraître**, c’est aussi de venir à la rencontre du public. Huit comédiens seront présents sur la scène. Seul Jean est absent. Il n’a pas eu le droit de sortir de la maison d’arrêt. Ils pensent à lui.

« Le Système, il nous a créés à son image ». Des tableaux en clair-obscur ouvrent et ferment le spectacle, tableaux où la voix de chacun, singulière, se fait entendre pour raconter sa vie ou ses rêves, non sans humour : « Je m’appelle Kader, j’adore le foot, je me suis lancé dans la criminalité ». Un autre, laconique, pose la question au public : « Qu’est-ce que voulez que je vous dise ? ». Un détenu rappelle l’évidence : « On est tous des êtres humains ». Un sketch un peu édifiant (« Si tu allais à l’école, tu n’irais pas au commissariat ! ») se clôt par une boutade adressée par un père tonitruant à une « mère » perruquée : « Toi et ton fils, vous allez vous retrouver en pension ! ». En prison ? Les journalistes sont égratignés: « Y a que vous qui jactez depuis tout à l’heure ! » dit Bernard dans un micro. Camara Finamory joue avec beaucoup d’aisance un rappeur dénommé « Notorious Big » et martèle que les petits frères n’ont pas besoin de l’État pour réussir. Une autre scène oppose devant des pupitres deux figures de président, l’un étant un menteur avéré, ce qui fait rire toute l’assistance.

Les détenus peuvent se tromper, avoir le trac, bafouiller, cabotiner, surinterpréter… qu’importe. Tous ont une présence exceptionnelle. Dès leur entrée sur scène, quelque chose de miraculeux se produit: le temps s’arrête et ils sont le Théâtre.

Le spectacle est aussi dans la salle. Les familles, les proches ont fait la queue pour être bien placés. Certains se sont mis tout devant, d’autres complètement au fond, à distance: « Comme ça, on verra mieux, c’est comme au cinéma ». Lorsque paraît sur scène l’enfant chéri, le mari adoré, le papa absent, on ne peut pas toujours se retenir. « C’est lui! ». On montre du doigt, on commente à voix haute, on rit, on laisse couler ses larmes, on est si fier. Aux saluts, c’est un triomphe : les prénoms des participants fusent de la salle, comme autant de salves d’honneur ! Ce moment-là est chargé d’émotions: le théâtre ne fait pas oublier la réalité de la prison. Il la rend encore plus sensible. Mais c’est comme une revanche sur la vie.

La réception d’un tel spectacle n’est pas simple. Plusieurs discours, parfois contradictoires, sont à l’œuvre: le regard de prisonniers sur une société dont on cherche à faire bouger et même subvertir les «lignes», le travail du SPIP soucieux de la réinsertion de chacun, les préoccupations artistiques des jeunes metteurs en scène, l’accompagnement humain sur de nombreuses semaines, les subventions à obtenir… Il y a des institutions, toute une organisation derrière. Il ne s’agit pas de faire œuvre de patronage, bien sûr. Même s’il y a de cela, forcément.

Nous retrouvons les comédiens à l’extérieur, dans le froid. Complètement libres. Sans surveillance apparente. Ils anticipent notre étonnement : « On est tous en fin de peine. Ce serait vraiment stupide de s’évader maintenant. Donc ils nous font confiance ! ». Une voiture de flics en patrouille passe au loin dans le parc de la Villette, indifférente. La famille de Camara a répondu à l’appel en nombre. Elle n’est pas étonnée de la performance de l’acteur: à la maison déjà, il faisait rire avec ses talents d’imitateur.

Nous rejoignons Bernard. Nous découvrons un jeune homme timide, qui ne s’exprime qu’avec beaucoup de réserve. Alors que ses camarades de scène, un peu plus âgés, sont volubiles, lui se méfie du langage. C’est peut-être la raison pour laquelle il a été choisi. Ils nous demande de l’appeler Bernard dans notre article : « Bernard, c’est un prénom qui indique une forme de maturité ».

L’aventure théâtrale s’arrêtera peut-être là pour nombre d’entre eux mais la fierté se lit dans les yeux des comédiens. Bernard dit avec simplicité et émotion : « C’est quelque chose que j’aurais pas fait ». La télé, les radios viennent depuis plusieurs jours. Certains détenus ont même été interviewés. On s’enquiert des grands médias qui ont parlé du festival. Le spectacle se moquait gentiment des journalistes mais on les accueille ici avec gratitude. La présence d’un public venu ce soir, alors qu’il n’est pas directement concerné par le problème de la prison, est une forme de reconnaissance.

Tous espèrent avoir la possibilité de renouveler l’expérience. Une certaine nostalgie se dessine déjà dans les regards. Hassen a participé, avec ses camarades détenus de Fleury-Mérogis, au spectacle précédent, « De Concert ! », unanimement apprécié par le public. Il se montre particulièrement touché par les gentils mots d’une spectatrice venue le féliciter. Hassen n’a fait venir personne. Ses parents sont au bled et il n’a pas maintenu de contacts avec ses amis. « Franchement, les Français, on vous critique beaucoup et c’est injuste. Il n’y a que les Français pour faire de beaux théâtres comme celui-là. Il n’y a que la France pour aimer ces beaux spectacles !». Il en a les larmes aux yeux. Si on le lui proposait, Hassen serait partant pour travailler sur la scène à sa sortie de prison. Nous échangeons des cigarettes. Il reste encore un peu de temps. A 22h30 le retour en cellule est prévu. Hassen lâche : « Ce soir, on rentrera en car. Pas en fourgon ! » Provisoirement du moins, le carrosse ne se transformera pas en citrouille. C’est la magie du théâtre.

* Certains prénoms ont été modifiés.
** Aux éditions La Parole errante.

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