Au Giboulées, la marionnette est soluble dans l’expérimentation

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La 26e édition du festival Les Giboulées vient de se clore. Il s’agit d’un point de référence dans le paysage de la marionnette française… et au-delà. Car, depuis 6 ans que Renaud Herbin est à la tête du TJP de Strasbourg, le champ revendiqué est plutôt le « corps-objet-image », notion ouverte qui ne ferme l’accès, a priori, à aucune pratique artistique. La sélection de spectacles accueillis lors du festival reflète ce positionnement.

On a bien vu, évidemment, de la marionnette, au sens large, dans les salles du festival. A commencer par le très bon « Open The Owl » de Renaud Herbin lui-même. En travaillant un conte slovène, avec des marionnettes à fils traditionnelles, le metteur en scène explose par surprise son castelet, pour mettre à nu la fabrique de son théâtre. On a vu, encore, le loufoque « La valse des hommelettes » de la compagnie Les Antiaclastes, qui joue sur Grimm, et sur une imagerie bavaroise très kitsch, pour y introduire des variations et des personnages cocasses et imprévus. Quant au mystérieux « Noirs comme l’ébène » de la compagnie Pseudonymo, il passe l’histoire de Blanche-Neige au filtre d’une esthétique et d’un jeu délibérément outrés. Un théâtre fragmenté, fait d’images, parfois très belles, perdues dans les ténèbres d’une scène noyée dans l’obscurité.

Dans une proposition aux frontières du théâtre d’objets, on a aimé le spectacle du duo Livsmedlet : « Terres Invisibles ». Pour montrer l’histoire de réfugiés fuyant une guerre indéterminée, les deux concepteurs et interprètes du spectacle utilisent des figurines miniatures, dans une succession d’images arrêtées. Un stop motion qui tournerait à deux images par minute… avec cette particularité que les deux manipulateurs engagent leur corps comme castelet et au-delà, le tordant, le peignant, pour mettre leur chair au service de ces autres, si proches et pourtant comme invisibles. Ainsi atteint-on l’émotion sans avoir à faire (trop) de détours par le pathétique. Il est dommage que leur utilisation de la vidéo soit un peu malhabile.

« Terres Invisibles » de la compagnie Livsmedlet Theatre – © Jalkajono Iso

Souvent, dans cette programmation, la marionnette (ou le théâtre d’objets) s’hybride à d’autres formes spectaculaires, en prenant appui sur la porosité de cette discipline à tout autre art utilisant le mouvement, la forme, ou simplement l’objet nu. Parfois, le dispositif déplace tellement loin l’objet marionnettique, qu’il en devient méconnaissable : ainsi de l’intriguant (mais un peu long) « Man anam ke Rostam bovad pahlavan » où Ali Moini se relie par l’intermédiaire de poulies à un mannequin, tout mouvement de l’un se répercutant de ce fait sur l’autre.

Souvent, les œuvres proposées se rangent du côté des arts plastiques, ou de la performance. Il en va ainsi de l’énigmatique « Appel d’air – la persistance de la mémoire » de la compagnie Pignata Corpus qui, en une heure de spectacle, construit et déconstruit cinq tableaux successifs, dans une grande inventivité visuelle, mais avec une lisibilité douteuse. Ou du déroutant « The Pulverised Palace » de Tim Spooner, visuellement très fort, qui propose une réinterprétation du castelet inspirée, mais dont le thème est impossible à identifier sans explications.

On l’aura compris, le fil rouge des Giboulées est l’expérimentation, qu’il s’agisse de jouer avec la tradition, ou qu’il s’agisse au contraire de tenter de créer, par-delà, des formes inclassables au service d’intentions qui se passent de narration. En se lançant dans une telle entreprise, dont l’intérêt artistique n’est pas nul, on ne peut que prendre des risques. Aussi est-il normal que certaines propositions soient très clivantes, ou simplement loupées.

On en ressort tout de même avec un sentiment un peu réservé. Dans une large mesure, la sensation est celle d’avoir été confronté à des œuvres d’art contemporain, dont on se dit qu’elles ne sont pas souvent entourées de l’appareil nécessaire pour permettre de pleinement apprécier la démarche qui a présidé au geste artistique. On peut aussi se demander à quels publics ce moment d’art donné en partage s’adresse. En tous cas, vu la difficulté d’accès de beaucoup de propositions, sans doute à des spectateurs à l’œil et à la sensibilité déjà bien exercés.

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