Le festival idéal d’Emir Kusturica

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Il faudra d’abord traverser la forêt. Né comme décor du tournage de « La vie est un miracle », le village perché sur son promontoire se trouve à plusieurs heures de route de Belgrade ; un trajet initiatique qui ne dit pas son nom, innocents que nous sommes, ignorants de ce qui nous attend. Car si tout festival se devrait d’être une expérience, celles que nous réserve Küstendorf se placent directement sur le podium. Emir Kusturica, avec ses deux Palmes d’or et son amour pour la Serbie, nous invite chez lui, et au-delà du gîte et du couvert c’est littéralement dans son rêve devenu chalets en bois et salles de cinéma que nous sommes accueillis pendant cette semaine hivernale. Passer les portes du village, c’est accepter un voyage dans l’utopie du cinéaste, où stars en doudoune et jeunes réalisateurs partagent pendant cinq jours la passion de l’image et l’énergie communicative de la musique des Balkans. Tous combattent ainsi la rigueur du froid par des fêtes sans fin, des rencontres professionnelles puis amicales, la chaleur humaine au premier plan, jamais bien loin du sauna avec vue sur la neige. On s’y sent bien, dans ce décor, les tapis rouges, strass et paillettes s’oublient vite au profit du plaisir de passer sa journée à revoir des incontournables d’hier et d’aujourd’hui, suivis de workshops avec les acteurs et les réalisateurs présents et disponibles. La domination de Netflix inquiète, se déplacer dans une salle de cinéma devient ici un acte militant, une déclaration d’amour au septième art dans l’acception traditionnelle du terme. Cette communauté éphémère à la rescousse est prête à toutes les folies pour défendre ces moments de rêverie, se sentant soudain pousser une âme révolutionnaire. Toute utopie s’accompagne-t-elle de ce désir grisant de révolte ? Des instants de grâce émaillent les journées, comme le matin du deuxième jour, encore embué par les diverses vapeurs de la nuit, le chef-d’œuvre du professeur Kusturica (c’est son titre en ses terres…) s’illumine sur grand écran ; non, nous ne l’oublierons pas, « Dolly Bell », et goûtons avec joie les sensations physiques de la nostalgie heureuse.

La compétition officielle de cette 12e édition porte sur des courts-métrages, les trois gagnants se voient remettre un œuf d’or, d’argent ou de bronze, et la sélection, hétéroclite sur la forme et les sujets abordés, se révèle d’une qualité remarquable. Citons notamment le film israélien de Noa Gusakov « How to Swim », jolie comédie de mœurs sans cliché mais riche d’un humour tendre autour de la mise en abyme de la maternité, ou le très étonnant « The Divine Way », de l’Italienne Ilaria Di Carlo, film expérimental d’une descente d’escalier sans fin, léché à l’extrême, images et son au cordeau. Le grand gagnant, qui est aussi le grand coup de cœur bien au-delà du choix du jury, revient à la Suisse Corina Schwingruber Ilic. « All Inclusive » est une dénonciation distante de la société de consommation et du tourisme de masse. Sans commentaire, avec l’acuité cruelle que permet cette prise d’images au présent, les plans s’agrègent pour former un portrait violent de la dégradation volontaire de la dignité humaine qui se joue dans les entrailles de ces paquebots de croisière, HLM flottants, arguant le luxe pour cacher l’arrière-goût concentrationnaire. Les camaïeux de bleu, l’alternance du vide et du plein, l’humour sans la moquerie pointent les failles avec élégance et laissent au spectateur l’espace nécessaire pour méditer sur ce que « vacance » veut réellement signifier.

Un sas de transition est nécessaire pour le retour à la vraie vie ; ce n’est pas un hasard si l’emplacement géographique et le mois de janvier refusent la facilité d’accès. Toute montagne magique mérite son périple, toute île aux sirènes rend vaines nos résistances. Rendez-vous l’an prochain à Küstendorf, donc.

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