Isra-Drama : paroles paroles

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À l’issue d’un panorama aussi riche que stakhanoviste des créations israéliennes contemporaines, indépendantes comme institutionnelles, on ne pouvait pas ne pas constater, en cette édition 2019 du Festival Isra-Drama, des lignes de force thématiques, telles que les origines, les liens familiaux, les identités sexuelles/de genre – des préoccupations qui travaillaient manifestement les artistes. À la fois thermomètre éclairant de ce qui taraude la création israélienne et systématisme un peu répétitif, le festival proposait des œuvres inégales, souvent assez explicatives, convergeant aussi dans leur manière de faire de la vie intime des artistes, fictive ou réelle, une matrice inspiratoire.

Une proposition tranchait par sa radicalité formelle, son stimulant et insaisissable propos – quelque chose sur ce qui se transmet, sur les héritages et la déformation intrinsèque qu’ils engagent : la pièce de Neta Weiner « Mejinik » réunissait trois artistes charismatiques échangeant, sur un plateau central, des anecdotes d’abord, puis seulement des mots – en hébreu, anglais, yiddish, russe – puis des sons et des souffles, régressant à l’unité la plus primordiale, s’interrompant, reprenant, de façon que, sans cesse, un échange circule entre les êtres, qu’il s’agisse d’une éructation continue ou d’une parole heurtée. Cette performance érudite et exigeante, surtout, faisait flotter un vent d’inédit et d’originalité sur un ensemble de créations très « balisées », usant de formes et codes narratifs assez déjà vus. Cette question des racines nourrissait avec insistance l’installation-performance de Nadav Bossem « What I Found in My Mother’s Closet », collection d’objets hétéroclites ayant appartenu à sa mère et rassemblés par l’artiste après la mort de celle-ci, portrait d’une absente toutefois trop bavard, échouant de ce fait à nous laisser nous immerger silencieusement dans la vie de cette dernière. La figure de la mère hantait les créations « Mein Kind », de la marionnettiste Michal Svironi (qui imaginait la naissance d’un dictateur à partir d’un vagin de marionnette), et « Sodom », de Jackie Pearl. Si la première se révéla décevante, n’allant pas au-delà du divertissement ludique, Jackie Pearl entreprend en revanche une intrigante analogie entre la femme de Loth et les réfugiés, à partir d’un lieu géographique, Sodome. Fabriquant des ambiguïtés visuelles à travers lesquelles une bétonneuse prend la forme d’un ventre de femme enceinte, l’artiste condense dans son parallélisme suffisamment de mystère pour qu’on ait le désir d’y plonger.

D’autres pièces, formellement assez léchées, partageaient un certain didactisme et semblaient composer un miroir de l’État d’Israël pour lui-même : à la manière de « The Slave » (péplum didactique adapté d’un texte – lui ironique – d’Isaac Bashevis Singer, racontant le sort de Jacob, juif fuyant les pogroms, tiraillé entre l’amour de sa femme polonaise non convertie et sa foi) et de « Cause of Death: Unknown » (récit d’un sordide fait divers impliquant un agent du Mossad ayant eu lieu en Israël dans les années 1990). Peu de risques formels pris par ces deux propositions, qui semblaient surtout conférer au théâtre une fonction très premier degré de « représentation » du réel.

La question du genre et des difficultés rencontrées par ceux dont l’identité n’est pas immédiatement assignable donnait lieu à deux propositions très différentes, inégalement réussies : le solo « Peacock » rassemblait malheureusement des ingrédients terriblement galvaudés – nudité, imitation queer, vocodeur – donnant à l’ensemble l’allure d’un patchwork non abouti de séances d’impro. « Borders », en revanche, traitait avec beaucoup de sobriété la rencontre virtuelle de jeunes homosexuels, l’un en Israël, l’autre au Liban, et leurs difficultés respectives, mentales, sociales, géographiques, pour se rencontrer réellement. À travers un dispositif simple, avec une grande liberté de ton et la seule force de leurs corps et de leurs expressions, se mêlaient avec justesse émotion et politique.

On pourra regretter la surcharge de discours, l’esprit démonstratif, qui écrasait beaucoup des propositions du festival. Comme souvent, les échanges avec les artistes, leur intelligence et leur humour, la clarté de leurs intentions, se révélaient bien plus riches que les pièces elles-mêmes.

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