Partitions pour champs et orchestres

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Si « Les Jardins musicaux » sont révélateurs d’une évidence, c’est bien de celle que dans le spectacle vivant le lieu de la représentation joue tout autant qu’acteurs et musiciens, influant sur les spectateurs jusqu’à leur décision de venir. Les architectures des opéras et des lieux fastueux des représentations qui agrémentent nos villes et nos soirées mondaines rebutent parfois, leurs dorures apparaissant comme des frontières symboliques qu’il s’agit alors d’observer de loin.

La Grange aux concerts à Cernier, petit village suisse près de Neuchâtel, casse les moulures et compte sur l’environnement champêtre pour offrir à toutes les oreilles de la région les audaces de Boulez ou de Prokofiev. Maryse Fuhrmann et Valentin Reymond, il y a vingt ans, ont vidé le foin et accueilli les œuvres du xxe siècle à travers champs, accompagnant un public désormais fidèle et curieux, créant une nouvelle communauté de mélomanes, heureux de se retrouver à la fin de l’été autour de cette programmation éclectique, certes, mais cohérente. Si la Grange reste le lieu central, le festival s’étend sur plusieurs sites naturels, parcs régionaux en Suisse et en France, avec comme ligne de force souterraine cette conviction que l’union de la nature et de la musique donne naissance à une écoute libérée de toute fioriture.

Ce soir-là, Michel Kullmann reprenait à la suite d’André Marcon le grotesque et les mots du « Tribun », texte de l’Argentin Mauricio Kagel écrit en 1978 « pour orateur politique, fanfare et haut-parleur » qui décortique les stratégies du discours électoraliste, les glissements rhétoriques vicieux qui cachent leurs intentions derrière des formules, des séductions, des affections. Le parallèle avec aujourd’hui est certainement trop évident pour suffire à justifier un passage au plateau ; ce qui est flagrant, c’est l’élargissement à tous les champs professionnels de la sémantique (du marketing aux réseaux sociaux) de cette langue qui cherche à convaincre en manipulant, qui éteint les lumières de la pensée en imposant un prêt-à-consommer qui ne nécessite ni recul ni développement et empêche tout repli. La partition qui se démembre au fil du discours et l’ajout en seconde partie du « Das Berliner Requiem » – montage d’épitaphes et de chants funèbres écrits par Brecht et Weill – soulignent avec à-propos ce relief escarpé et laissent en bouche un goût amer, apte, espérons-le, à aiguillonner quelques consciences assoupies.

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