Henri VI, un an après

Par Thomas Germaine

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Avignon 2014 aura été notre Everest à nous. La montagne qu’il fallait gravir. Trois intégrales de dix-huit heures en une semaine. Bien sûr, nous avions beaucoup travaillé pour ça. Beaucoup répété. Le temps nous aura inévitablement manqué, mais nous avons travaillé avec lui jusqu’au bout. Non pas en ennemis – car nous savions qu’il nous manquerait –, mais comme avec un ami dont on accepte les absences. Aujourd’hui, un an après, remonter le temps de cette aventure à Avignon, c’est dérouler le fil d’une épopée qui aura duré plus de cinq ans. C’est long, cinq ans. C’est au départ de petits sentiers, des chemins de traverse, parfois des routes qui se perdent – rarement, car nous avions peu de temps –, mais toujours cet objectif, cette grande ligne droite : monter Henry en entier. Quoi qu’il arrive.

« On croit faire un voyage, mais c’est le voyage qui vous fait », disent les explorateurs. Pour Henry VI, c’est la même chose. On croyait faire un spectacle et puis… autre chose s’est passé. En nous. Avec le public. Ensemble, comédiens, techniciens, spectateurs. Cette montagne, nous l’avons gravie ensemble. Et sans cet « ensemble »-là, il n’y aurait pas eu d’aventure possible. Nous savions que les techniciens – « nos gars », comme on les appelle – étaient à nos côtés comme ils l’ont toujours été durant toutes les répétitions, poussant passerelles, chargeant tentures et colonnes, montant et démontant le décor. Nos gars, à la lumière et au son. Chacun à son poste. Et autonome.

C’est « ensemble » qu’il fallait tenir jusqu’au bout de la nuit. Acteurs/techniciens et spectateurs. Parce qu’ils étaient là, ils étaient venus en nombre. « Il y en a qui ont traversé toute la France pour nous voir ! Il y en a même qui viennent du Québec ! » Avant chaque représentation, Thomas Jolly nous réunissait et nous racontait ce qu’il avait vu dans le hall. « Certains sont venus avec leur glacière, les bouteilles d’eau et les sandwiches. Une dame a même apporté ses coussins ! »

Effectivement, on ne vient pas à « Henry VI » comme on va voir un spectacle ordinaire, on s’y prépare. « La famille, les amis sont là aussi ! Ils sont venus nous soutenir ! » Se soutenir… Comme si ce mot simple voulait dire beaucoup pour nous. Tout au long de cette aventure, nous nous serons soutenus, oui, les uns les autres. « Comment ça va, ta voix ? Pas trop fatigué ? T’as bien dormi ? Et ton genou ? » C’est avec cette attention toute particulière pour les uns et les autres que nous aurons travaillé. Avec de la bienveillance. Et de l’admiration aussi. « T’as vu ce qu’elle arrive à faire dans son monologue ? Et nos gars, où ils trouvent encore toute cette énergie ? »

Jouer « Henry VI », c’est accepter que le théâtre vous happe pendant toute une journée. Dix-huit heures de représentation. Pour Avignon, le théâtre nous a happés pendant toute une semaine. Comme il nous aura happés pendant des mois de répétitions. Pendant des années.

Au matin de la première intégrale à Avignon, nous savons qu’il faudra gravir la montagne pas à pas. Sans regarder le sommet. Être là, présent à chaque pas. Petit à petit. Avec humilité. C’est important, l’humilité. C’est avouer nos faiblesses, avouer que nous sommes vulnérables, que la fatigue gagnera peut-être nos voix, nos corps, et il faudra bien faire avec ! Tant pis. Les autres seront là pour nous soutenir.

Juste avant la représentation, Thomas nous donne ses dernières recommandations. Pendant que nous l’écoutons, chacun revoit l’aventure à ses débuts, comment tout cela a commencé, les chemins de traverse, les petits sentiers… Et puis soudain, la voix tremblante, Thomas nous vole les mots de la bouche : « Et maintenant, je vous dis à tous “merci pour la vie”. »

C’était exactement ça qu’il fallait dire.

« Merci pour la vie. »

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