Je me souviens

Par Philippe Noisette

D.R.

 

Je me souviens…

D’Avignon, je me souviens… Enfin, c’est ce que je crois.

Un festival est-il fait d’autres choses que de souvenirs ? Et si oui, lesquels ? De quoi se souvient-on, d’ailleurs ? De ce que l’on a vu ou de ce que l’on a cru voir ? Je me posais ces questions l’autre jour en interviewant Dominique Mercy, le danseur de Pina Bausch au sein du Tanztheater Wuppertal. Nous devisions à propos de « Nelken », pièce phare de Pina, qui fut donnée une année au Festival d’Avignon dans la cour d’honneur. « “Nelken” en plein air : imaginez le choc du public devant cette mer d’œillets. Alors oui, pour certains spectateurs, les œillets ne pouvaient être que “vrais”, résumait Dominique Mercy. Néanmoins, ces oeillets plantés sur la scène dans une scènographie-signature de Peter Pabst, quelque chose comme 8 000 pièces, sont bel et bien des faux ! Pourtant, bien des spectateurs d’alors vous assureront le contraire, évoquant l’odeur des fleurs coupées. Où est la vérité, dès lors ? Tout cela pour en revenir aux souvenirs. Vous me suivez toujours ? Dans sa création « Cour d’honneur », Jérôme Bel convoquait également des souvenirs, ceux des spectateurs d’éditions passées du Festival qui devenaient acteurs l’espace d’un soir. On partageait en cet instant leur mémoire. Ou leur doux mensonge. Qui sait ? Je donnerais cher pour avoir été de ces moments qui font une sorte de légende : Maurice Béjart dans la cité des Papes créant sa « Messe pour le temps présent » sur une partition de Pierre Henry et Michel Colombier. Merce Cunningham, le géant de la danse américaine qui offre ses Events avec pour décor les vieilles pierres de la Cour. Ou ces représentations de « Wolf «, l’opéra fou d’Alain Platel annulées en 2003 comme le reste des spectacles attendus.

Un festival, c’est à la fois des pics d’émotions, des oublis (in)conscients, des troubles de la vision. À cet égard la chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker, « En Atendant », qui commençait juste avant la tombée du jour et se finissait dans une fragile obscurité, est révélatrice de cet état d’entre-deux. L’artiste proposait ni plus ni moins que de terminer le travail, laissant le spectateur imaginer en quelque sorte l’épilogue du ballet qu’il était venu voir. Que dire enfin des ballets et de l’absence – celle par exemple de Dominique Bagouet, disparu sur-le-champ du sida et auquel sa compagnie rend un ultime salut à Avignon l’été 1993 ? Car il y a la question du temps qui brouille nos repères : des créations qui s’accumulent jusqu’à former un festival imaginaire – le mien, le vôtre. Une « programmation » idéale, en définitive. Il n’y a sans doute pas plus exclusif que ce festival-là. Il n’est qu’à voir – enfin, qu’à entendre – les festivaliers dans les files d’attente pour comprendre qu’il existe autant d’éditions que de visiteurs. Quant à moi, je vais me garder de vous révéler mon festival idéal, celui que mes souvenirs me dictent. À moins de m’en tirer par une pirouette : après tout, mon Avignon préféré, c’est le prochain, celui qui n’a pas encore eu lieu…