Hölderlin, héraut de la hype ?

Par Mathias Daval

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« Mais aux lieux du péril, croît aussi ce qui sauve » : les lecteurs d’I/O les plus assidus auront reconnu la célèbre citation de Hölderlin, utilisée comme leitmotiv depuis nos éditions dédiées au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles, où elle était gravée en frontispice de la performance d’ouverture.

Dans cette saison théâtrale qui vient de s’écouler, le poète romantique allemand (1770-1843) nous a semblé omniprésent : adapté par Castellucci dans son « Œdipe Tyran » ; source d’inspiration du « Prometeo » de Luigi Nono programmé au Festival d’Automne ; cité par Maxime Kurvers, Philippe Quesne, Angélica Liddell ou encore dans le « Phèdre(s) » de Warlikowski, voilà qu’on le retrouve dans le spectacle du Blitz Theatre Group à Avignon. Hölderlin, référence incontournable des mises en scène branchées et intellos ?

Si la récurrence est frappante, c’est que Hölderlin est par ailleurs parfaitement ignoré du grand public et rarement étudié dans l’enseignement secondaire, études de lettres comprises. Comme la plupart des idéalistes allemands du début du xixe siècle (Novalis, Schiller, et même, dans une certaine mesure, Goethe), il fait partie de ces auteurs fréquemment cités mais rarement lus. Difficile, du coup, de s’ôter l’idée qu’il y a une forme de snobisme à le choisir précisément comme référence. Le germaniste Jean-Pierre Lefebvre le résume avec élégance : « Son nom est le shibboleth, le signe de reconnaissance et de connivence qu’échangent ceux qui ont décidé de ne parler que de la poésie. »

Mais il faut creuser plus loin, essayer de comprendre pourquoi Hölderlin est devenu hype auprès des intellos de tous bords. Raillé par Goethe et Schiller à cause de ses incohérences, ses erreurs de traduction de Sophocle (ses contresens, même !), et surtout sa langue insolite et complexe, Hölderlin est incompris de son vivant. Contrairement à Lenz, Kleist ou Novalis, pas de fulgurance biographique mais une retraite dans l’isolement et la folie, reclus pendant trente-six ans dans sa tour de Tübingen… Il aura fallu Nietzsche et Rilke pour redécouvrir l’œuvre du poète et la porter au pinacle de la pensée idéaliste allemande, qu’elle ne quittera plus jusqu’à aujourd’hui, revivifiée par Brecht et Heidegger (et même célébrée par les intellectuels nazis, qui mangèrent décidément à tous les râteliers).

C’est que l’œuvre de Hölderlin est d’une modernité redoutable. Elle marque la différence entre l’ancien temps et le nouveau : le retrait du divin. Comment vivre dans un monde qui n’est plus baigné par la lumière d’en haut ? Un siècle plus tard, le revers optimiste de cette question insondable résonne entre les lèvres de Fritz Lang dans « Le Mépris » de Godard : « Ce n’est plus la présence de Dieu, mais son absence qui rassure l’homme. » Problématique exprimée de façon explicite chez Castellucci, qui, par une séquence vidéo incrustée dans son « Œdipe tyran », fait résonner, comme Hölderlin avant lui, son identification avec Œdipe, et avec elle tout le drame du savoir moderne : le poète, le créateur, est ce voyant qui possède un œil supplémentaire sur le monde : « Le roi Œdipe a un œil en trop peut-être. Ces douleurs qu’a cet homme, elles ont l’air indescriptibles, indicibles, inexprimables » (Antigone).

« Hölderlin, c’est l’anti-agit-prop »

Thème hautement rimbaldien qui ne quittera plus les esprits. Il ne fait aucun doute : Hölderlin est lui aussi ce « passant considérable » ; l’heideggerien Dominique Janicaud remarque : « En France, Hölderlin partage avec Rimbaud le privilège éblouissant de symboliser le plus décisivement l’être poétique dans sa vitale radicalité. » Pas un hasard, du coup, que Camus utilise une citation de « La Mort d’Empédocle » en exergue de « L’Homme révolté », que Derrida l’appelle « le poète des poètes » et qu’il soit, depuis quarante ans, l’une des obsessions de Philippe Sollers… Maxime Kurvers nous le confirme : « Ce que peut certainement la parole de Hölderlin, c’est tenter de circonscrire un cadre possible à ce que serait un art communiste (de la transformation du monde). Son Empédocle définit ainsi le plan de conséquences de ce qu’il faudrait acter : le philosophe au bord du cratère de l’Etna, prêt à s’y jeter pour “retourner à l’élément” appelle une dernière fois son jeune disciple et l’humanité entière à tout jeter par-dessus bord (gouvernants, morale paternelle, propriété). »

La philosophe Nicole Parfait résume les enjeux avec acuité : « Hölderlin parvient à saisir et à unir dans une pensée non dialectique l’essence de la Grèce et celle de la modernité et à élaborer une pensée de l’histoire non messianique. C’est par ce tour de force qu’il représente pour nous, enfants tardifs de la modernité, revenus de tous les messianismes et convaincus bien souvent d’être arrivés au terme de l’histoire, l’étoile dont la lueur lointaine est peut-être la seule à même de nous indiquer la voie d’un avenir possible. » Kurvers ajoute de son côté : « Hölderlin, c’est pour moi l’anti-agit-prop, l’anti-déclaratif et l’anti-péremptoire ; il n’impose rien et nous oblige à travailler à ses différents niveaux, théoriques, prosodiques, formels, et nous laisse donc libre face à son projet ; ce qui en soi est un projet esthétique et politique à part entière. »

Cette voie reste volontiers nimbée de mystère : « Le poète que je préfère est Hölderlin pour des raisons que personne ne percera », écrivait Aragon. . Pirouette facile. Alors, à quoi bon des poètes en temps de détresse ? Que peut un vieil aède allemand pour le théâtre contemporain ? Peut-être ce signe de ralliement universel à la quête de l’absolu qui nous anime tous, créateurs comme spectateurs, dans l’attente de la Bonne Nouvelle. Peut-être ces mots révélés au seuil de la folie qui précède la contemplation du visage de Dieu. La conclusion appartient à Hölderlin : « Ce que nous sommes n’est rien, ce que nous cherchons est tout. » Eh bien, continuons de chercher.