I/O, saison 5 : Des lettres et des chiffres

Par Mathias Daval

J’aurais voulu parler d’amour.
J’aurais voulu dire qu’on ne cesse jamais d’aimer ceux qu’on a aimés.
Mais on m’a dit : Parle des nombres.
Il faut dresser un bilan.
Une comptabilité.
J’ai beau arguer qu’on peut compter, pourtant, combien de fois on s’est aimés. Qu’on peut, avec l’appareillage approprié, mesurer l’intensité de la chair.
Peine perdue.
Alors les nombres.
Tout est nombre ! Le nombre est dans tout ! Le nombre est dans l’individu ! L’ivresse est un nombre ! disait Baudelaire sans les points d’exclamation. Manque d’originalité, puisqu’il ne faisait que renchérir sur Balzac : le nombre est un témoin intellectuel qui n’appartient qu’à l’homme et par lequel il peut arriver à la connaissance de la parole. Plagiant à son tour Pic de La Mirandole : la voie des nombres peut conduire à la découverte et à l’intelligence de tout ce qui tombe sous la connaissance.
On ne saurait trop négliger les hommages des gens de lettres envers le nombre.
De son côté Schoenberg avait peur du nombre 13, alors il créa le dodécaphonisme : je ne sais pas trop quelle conclusion en tirer pour I/O.
Bref.
C’est la cinquième année de I/O : des noces de bois. Il n’y a pas à dire, ça en jette plus que les noces de froment.
I/O, c’est quelque 700 000 mots imprimés. Soit le même nombre que la Bible – bien qu’on y trouve nettement plus de fois le mot « nyctalope ».
I/O, c’est plus de 3 000 articles écrits avec sang et eau.
17,5 % d’entre eux ont eu des titres aussi abscons que cette paraphrase de Foster Wallace : « L’influence des transformations postfouriéristes sur le théâtre mimétique holographique ».
I/O, c’est plus de 2,5 millions de téléchargements du journal au format PDF (soit autant que le nombre de téléchargements du jeu vidéo « Fortnite » vingt-quatre heures après sa sortie – triste époque).
Les esprits chagrins ne voient dans les nombres que quantitatif, horizontalité et triomphe de l’économie. Oui, mais René Char est formel : il faut déborder l’économie de la création et agrandir le sang des gestes.
Alors I/O déborde.
Chaque numéro, c’est 13 000 cm² de papier d’un programme heideggerien : maintenir en éveil la pensée.
I/O vagabonde : ses reportages ont couvert 270 festivals dans 49 pays. Il ne manque plus que Laputa et Glubbdubdrib.
Un journal est un être de chair et de nombre. Or, il faudrait, pour chaque être, trouver sa date-schibboleth, le nombre temporel et séminal autour duquel tourne une destinée. Chez Claudel, le 25 décembre 1886. Chez Joyce, le 16 juin 1904. Chez Celan, le 20 janvier 1942. Chez I/O ?
I/O a récité 100 fois la Bhagavad-Gita : « Je suis le mot du rite, je suis le sacrifice, je suis l’offrande et l’herbe rituelle ; c’est moi qui suis la prière ; c’est moi qui suis le beurre clarifié ; je suis le feu ; je suis la libation. »
I/O a connu intimement plus de 1 000 théâtres et lieux de spectacle vivant, parfois dans l’éphémère d’une caresse (ou d’une gifle), parfois dans la temporalité délayée de la langueur érotique.
Henri Michaux est formel : « Mage, l’enfant naît avec vingt-deux plis. Il s’agit de les déplier. La vie de l’homme alors est complète. » Combien de plis possède I/O ?
I/O reste fidèle aux « Nourritures terrestres » : « Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, le plus irremplaçable des êtres. »
Une centaine d’êtres irremplaçables ont, au fil des ans, contribué à I/O.
Tout compte fait, je crois que j’ai parlé d’amour.

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