L’ombre de Galilée

Par Victor Inisan

Galilée expliquant ses découvertes à deux cardinaux — Illustration de Jean-Léon Huens

Galilée revient-il à la mode ? Après Éric Ruf à la Comédie-Française, c’est au tour de Claudia Stavisky de porter au plateau « La Vie de Galilée », cette fois avec Philippe Torreton dans le rôle-titre. Passerelle entre la saison 2018-2019 et celle qui s’ouvre à l’automne, la figure de l’astronome mérite qu’on s’y attarde un peu.

Homme de science et de lettres, téméraire et lâche en dernière instance, affable et ascète à ses heures… Galilée, au premier abord, c’est un peu tout et son contraire. Une fois stratège mielleux, l’autre fois rongé par une hubris colérique ; une fois petit collaborateur, l’autre fois grand résistant. N’est-ce pas son intérêt dramatique ? Dans la lunette de l’histoire, il est de ceux qui semblent pétris d’incohérences parce que l’époque elle-même est contradictoire. À tel point que chaque spectateur, devinant l’éminente dialectique (avant l’heure) chez le protagoniste, remarquera que Galilée est actuel. Je pense à la scène du « Petit Moine », lorsque deux histoires s’affrontent, l’une humble et l’autre céleste : concrètement, est-ce que ça vaut le coup de renverser le monde ? se demande-t-on, entre autres questions brûlantes. Car le Galilée de Brecht s’adresse aux dilemmes de l’homme d’aujourd’hui par le truchement de la science : il veut transformer le spectateur en citoyen, et le public en Boulè. Éric Ruf, Claudia Stavisky ainsi que l’École des actes à Aubervilliers – qui propose un rendu de travail à La Commune – s’arrachent l’actualité de cette grande pièce politique  : elle « résonne avec », « fait écho à », « rappelle » et « nous ramène à »… Bref, Galilée, depuis le xxe siècle de Brecht, nous parle directement.

Pourtant, l’autre Galilée – celui du xviie siècle – est loin d’être actuel : en son temps, l’astronome qui destitue l’homme-Dieu s’oppose sévèrement à l’époque. En rendant au Soleil ce qui appartient au Soleil, il ombrage brutalement la représentation de Ptolémée et devient l’ennemi de l’ordre inquisiteur. L’ombre est celle que le monde a déportée dans le ciel : ce que l’on ne veut pas voir dans le noir des astres, l’astronome le ramène sur le sol meuble de la Terre. Galilée pénètre dans la Terre avec l’expérience du ciel, qu’il abolit par la même occasion : l’ombre est sur la Terre, et la Terre est dans l’ombre du Soleil. En ce sens, Galilée est un visionnaire ; non qu’il ait un temps d’avance ! Au xviie siècle, il est « contemporain », pour reprendre Agamben. Donc profondément inactuel : il perçoit mieux le temps parce qu’il s’en décolle.

De sorte qu’est peut-être actuel aujourd’hui ce qui ne le fut pas à son époque. En détournant brusquement sa lunette vers le ciel (quand l’autre s’en sert pour observer les champs ou pour espionner son voisin), le Galilée du xviie siècle la retourne en même temps vers les puissants, fragilisant le pouvoir, le système de représentation et l’homme dans son rapport à l’Univers. La Terre telle qu’on l’a connue est périmée, un nouveau monde héliocentrique est à inventer : sa science, ses récits, sa socialité… – Le nôtre. Galilée en a fait le travail propédeutique, éclairant la réalité d’une lumière sombre. Les suivants en auront apprivoisé les flambeaux : en notre temps, voilà les théories de Galilée complètement intégrées.

Pourtant, la méthode galiléenne continue d’encourager à la révolution, dans son sens cosmologique. Retourner le monde, c’est se retourner soi-même, c’est démunir sa garde pour regarder ailleurs… Et plus de retour en arrière une fois les œillères ouvertes. Révolution imparfaite : en explorant les zones obscures du monde, Galilée prend le risque d’être intranquille, et donc incohérent. D’où la dialectique. « Comment est la nuit ? » Certainement, on s’y sent bien parce qu’on s’y sent mal. Révolution complexe : l’astronome lui-même abdiquera face à l’Inquisition, préférant garder la vie sauve et continuer en secret ses recherches. Pas de manichéisme ni de détermination chez Brecht : Galilée n’est pas un héros.

Quoi qu’il en soit, si Galilée est devenu actuel, la méthode galiléenne reste fondamentalement contemporaine. Le Galilée d’aujourd’hui, sur les pas involontaires de Brecht, constitue désormais une « image de ceux qui résistent » voire un « lanceur d’alerte ». L’ombre s’est illuminée, elle est devenue un écho. Mais la savante épochè qui mène à la révolution,elle, est encore vivante. « La Vie de Galilée » parle de subversion au-delà du protagoniste : celle du scientifique qui s’aventure en territoire incertain, et plus largement celle de l’homme moderne. Elle réclame du contemporain aux scientifiques ; aux politiques ; même aux artistes, eux qui s’occupent constamment de représentation. Peut-être faudrait-il taire l’homme pour raviver la méthode : elle surplombe Galilée, c’est à elle (et non à lui) qu’il convient de s’arrimer. Une démarche personnelle (superstructurelle) asservira l’homme à un propos politique (« Galilée est l’image de… »), tandis qu’une démarche méthodique (infrastructurelle) cherchera à révolutionner la représentation de ce qu’elle travaille. Autrement dit, parler de la révolution, c’est bien ; la faire, c’est autre chose. Je prends l’exemple du théâtre : comme beaucoup d’autres, il m’arrive de dire au sortir d’un spectacle « Ça a déjà été fait tellement de fois », « C’est une recette qui marche », ou encore « Ça s’adresse à un public de convaincus » (entendre « de gauche »). – D’un art qui devient une lapalissade du réel à force d’être un art d’aujourd’hui : l’écho finit tôt ou tard par virer au miroir. Pendant ce temps, les nouveaux galiléens, au cœur du nébuleux, triturent leur lunette pour trouver le dernier horizon artistique du voir. Encore une fois : être l’écho de la révolution, ou révolutionner le théâtre ?

C’est peut-être l’apanage des « grands spectacles » : ceux qui font date, ceux desquels on aurait aimé être. Ils renouent avec l’heuristique, la science des découvertes ; une notion plutôt absente du champ des arts. On dira ce qu’on veut du « Regard du sourd » et de « La Classe morte » – mais quand même… Et c’est peut-être le chemin des laborantins : les « laboratoires d’artistes » ou les « spectacles-laboratoires » (on retrouve le terme dans le « Laboratoire Poison » d’Adeline Rosenstein) qui empruntent des chemins de traverse. Dans un laboratoire, l’on manie des outils (une lunette ?) et, faute de s’y aventurer comme l’astronome, l’on recrée les conditions de la nuit. Heureuse coïncidence ? La ténèbre est propice à l’exploration ; le jour en sera la révélation. « La nuit ne parle que du jour, elle en est le pressentiment, elle en est la réserve et la profondeur », écrit Blanchot : la révolution galiléenne ne menace pas le jour, elle le prépare. Les nouveaux galiléens, qui se fichent bien des actualités, craignent ce qui nous conforte : ils doutent, ils éteignent les lumières, ils redorent l’ombre de l’astronome. Galilée est mort, vive les galiléens.

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