17 juillet 2015

Alexandrie mon amour

António e Cleópatra
Tiago Rodrigues d'après Shakespeare | Tiago Rodrigues
Antoine et Cléopâtre
D.R.

Dix ans après son génial « Jules César », où l’on voit le jeune Marlon Brando se lancer avec une puissance phénoménale dans le véritable morceau de bravoure que constitue la harangue qui suit la mort de César, Mankiewicz revenait à Shakespeare avec un monumental « Cléopâtre ». Ce fut le film de tous les records : le cachet faramineux et les 65 tenues d’Elizabeth Taylor bien sûr, mais aussi la durée (six heures dans la director’s cut et quatre heures dans la première version), le budget (l’un des plus élevés de l’histoire du cinéma à l’époque), les recettes en salle, etc.

Si l’on évoque le gigantisme du film de Mankiewicz, c’est pour mieux faire ressortir le parti pris exactement inverse adopté par Tiago Rodrigues dans l’adaptation d’Antoine et Cléopâtre, qu’il présente à la salle Benoît XII. Le terme « adaptation » est d’ailleurs inapproprié, on devrait plutôt le décrire comme une œuvre originale inspirée librement de la pièce de Shakespeare. Ici, ni décors fastueux ni milliers de figurants. La scène, ponctuée d’un mobile coloré et d’une vieille chaîne hi-fi, est simplement habillée d’un chatoyant vélum argenté qui déferle comme une large vague. Pas de costumes non plus, les deux comédiens portent des jeans, et plutôt que six heures, le spectacle dure 80 minutes.

Et pourtant ! Ce qu’il s’épargne en complexité et lourdeurs, Tiago Rodrigues nous l’offre en subtilité et en limpidité. Et quand il annonce dans sa note d’intention que, plutôt que de monter la pièce, il en a écrit le récit, il dit vrai mais ne livre là qu’une dimension de son travail, en réalité beaucoup plus riche. En effet, dans les premières minutes, les deux comédiens – Sofia Dias et Vítor Roriz, tous deux formidables – énoncent les répliques d’Antoine et Cléopâtre au style indirect, comme une narration, les accompagnant d’une gestuelle qui souligne la distance qui les sépare des personnages. Puis, progressivement, ils vont s’approprier le discours et devenir Antoine et Cléopâtre. Les luttes politiques romaines, la rivalité avec Octave-César (le futur Auguste), Antoine et Cléopâtre s’en parlent bien sûr, elles vont causer l’insupportable séparation de leur couple. La bande-son du film de Mankiewicz est habilement convoquée pour rappeler les desseins grandioses qui se trament en arrière-plan, mais ce que nous avons sous nos yeux, ce sont deux êtres qui vont progressivement se consumer d’un amour sans limite. La reine et le général s’effacent, le langage se déstructure pour laisser place à une longue rivière de mots prononcés avec une infinie douceur. « António… », « Cleópatra… ». Les locuteurs s’entremêlent jusqu’à devenir indiscernables. Comme le décrit Rodrigues dans l’interview qui accompagne la pièce, Antoine et Cléopâtre sont deux infinis qui se rencontrent en un point, le présent, mais ni leur passé ni leur futur ne leur appartiennent. Rome rappelle Marc-Antoine, que la raison d’État pousse à épouser Octavie, ce qu’apprendra bientôt Cléopâtre. Mais les fortunes tournent, et voilà António de retour à Alexandrie. Hélas, l’armée romaine, à sa poursuite, l’y retrouve. Antoine et Cléopâtre combattent… et perdent. « Cleópatra inspire… António inspire… Cleópatra inspire… » Les deux amants partagent le même air, le même souffle, et nous avec. Du Bobin sans les mots, moment grandiose qui nous lie physiquement aux deux acteurs. Lorsque arrive l’agonie finale, nous sommes pris d’une tristesse infinie qui persistera jusqu’à ce que les lumières se rallument. Ah ! c’était un rêve. Magnifique.

I/O n°118

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