16 novembre 2015

Les aventures de Marc Bartoló, technicien de l’impossible

Primera carta de San Pablo a los Corintios Cantata BWV 4, Christ lag in Todesbanden. Oh, Charles !
Angélica Liddell
Installation du plateau dans la pénombre du théâtre de l'Odéon (c) Marc Bartoló
Installation du plateau dans la pénombre du théâtre de l’Odéon (c) Marc Bartoló

Après une série d’épreuves dignes d’un spectacle d’Angélica Liddell, Marc Bartoló, directeur technique de la troupe, a joué le rôle de sauveur et m’a raconté son métier ; entretien avec un héros de l’ombre.

Marc Bartoló, interrompu en pleine installation plateau dans la pénombre du théâtre de l’Odéon, a d’abord hésité à s’entretenir avec moi : « Les interviews, c’est pas mon truc. » Comme bon nombre de ses collègues, il aime rester dans l’ombre et rechigne à se lancer dans de longues élucubrations essentialistes ou pataphysiques. Mais son métier étant passionnant, il s’est vite laissé aller au récit des aventures théâtrales insolites qu’il coordonne.

Jets de bois et couloirs de fumée

« Je suis le directeur technique de la troupe d’Angélica Liddell : je m’occupe de la création, mais aussi de la préparation et de l’organisation des tournées, durant lesquelles je suis également machiniste. C’est moi qui jette les petits bouts de bois sur scène, qui fais tomber les madriers, qui fais bouger les pendillons pour que la fumée des machines s’échappe correctement. Je me tiens donc en coulisses pendant tout le spectacle. Je suis également en lien avec les sons et lumières en cas de pépin. »

Diminution du risque

« On ne prend aucun risque ! Oui, la machinerie est risquée, mais le risque se prépare. Une fois, une perche a bougé pendant les essais, et une des poutres a rebondi 3 mètres plus loin ! C’est pour ça qu’avant les répétitions on fait des essais, jusqu’au moment où on est sûr que tout fonctionne. S’il y a le moindre danger, on ne le fait pas. »

Du flamenco au « Cycle des résurrections »

« J’ai quitté la France pour l’Espagne, où j’ai longtemps travaillé avec des compagnies de flamenco. Au bout d’un moment, c’est devenu répétitif : toujours les mêmes matériaux, les mêmes scénographies. Quand on m’a appelé pour me proposer de rejoindre la troupe d’Angélica Liddell, j’ai d’abord vu les vidéos de ses spectacles, et j’ai trouvé ça bizarre. Mais quand je suis allé voir en vrai, ça n’avait rien à voir, ça m’a vraiment plu. Avec Angélica, je ne m’ennuie jamais, elle ne demande que des choses improbables, nouvelles, impossibles même. On est en recherche constante. En général elle a déjà une idée assez nette de ce qu’elle veut faire quand on commence à travailler, mais ensuite le spectacle évolue beaucoup, dans la mise en œuvre concrète de ses idées au plateau. Certaines sont vraiment irréalisables, ou à un coût faramineux, il faut alors accepter de les abandonner. »

Des histoires théâtrales insolites, nées de rencontres et de hasards

« Ce travail, c’est aussi plein d’histoires uniques, comme Angélica seule sait les faire. Par exemple, une fois, quand la troupe répétait en Italie, trois Ukrainiens chantaient dans la rue en faisant la manche ; elle est allée les voir et leur a demandé ce qu’ils chantaient, en leur expliquant qu’elle montait un spectacle sur le viol ; justement, leur chanson parlait de viol. Elle les a amenés au théâtre pour faire des essais, et à partir de là ils ont suivi tout le spectacle, même en tournée, malgré les difficultés liées au conflit ukrainien. Ils sont ressortis d’Ukraine pour la tournée quelques jours avant la fermeture des frontières. »

Sang, cheveux, cercueils : sur scène, « tout doit être vrai »

« D’un point de vue technique, Angélica ne veut que du vrai. Quand l’infirmière vient avec du sang, c’est du vrai sang. Quand une fille se fait couper les cheveux sur scène, ce sont ses vrais cheveux. Il faut donc prévoir une fille qui se fasse couper les cheveux par jour, plus une en cas de désistement de dernière minute, ce qui arrive souvent, et s’assurer qu’un des coiffeurs de l’équipe reste pour l’arranger à sa sortie. J’ai découvert des choses incroyables en réalisant tous ces spectacles, par exemple qu’on trouve des cercueils d’occasion sur Internet. “Celui-ci n’a servi qu’une fois.” C’est lugubre, mais qu’est-ce que c’est drôle ! »

Pénélope Patrix

Pénélope Patrix

chercheure et enseignante en lettres, arts et sciences humaines, rédactrice culture / arts vivants

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