15 juillet 2015

La barbarie d’Hofesh Schechter ne connaît pas l’amour

Barbarians
Hofesh Shechter
Barbarians © Christophe Raynaud de Lage
Barbarians © Christophe Raynaud de Lage

« Barbarians », de Hofesh Shechter, me cause un malaise, d’autant plus fort qu’il s’agit d’un chorégraphe très demandé, produit par les scènes chorégraphiques les plus renommées, dont les spectateurs s’arrachent les billets. J’ai l’impression de vivre une imposture du langage, comme dénoncée dans « Le Roi Lear », remis au goût du jour par Olivier Py. Je dois vous avouer que je ne crois pas un traître mot de ce que dit Hofesh Shechter dans l’entretien avec Renan Benyamina, distribué avant la représentation. La barbarie ne connaît pas l’amour et la pièce « Barbarians » en est la preuve, quoiqu’en dise son créateur.

Hofesh Shechter dit : « J’aime l’idée qu’ils (les barbares) puissent être néanmoins amoureux, qu’ils créent un monde pour eux-mêmes et développent leur propre définition de l’amour. » Or le fondement de l’amour est dans l’altérité, dans l’acceptation de nos différences. Seuls certains hommes politiques peu fréquentables s’arrogent le droit de manipuler le langage. Que nous montre « The Barbarians in love » ? Des êtres asexués, habillés de blanc immaculé du bout des chaussettes au ras du cou, obéissant aux injonctions d’une voix robotisée. Le discours fait peur dès ce premier acte : « You are mine, I am yours, you are me, I am you. » Chercher dans l’autre son double, est-ce la définition de l’amour ? Évitons, s’il vous plaît, de revivre les grandes tragédies de l’histoire ! À chaque pièce de Hofesh Shechter, le malaise grandit, son propos me semble toujours plus fasciste.

Ce n’est pas une danse collective, chacun accomplit les mêmes mouvements frénétiques, marque de fabrique du chorégraphe. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas la pulsion de vie qui mène ces êtres mais une force manipulatrice. Bien sûr, nous admirons la performance des danseurs dans l’accomplissement de cette « danse tellurique », selon la définition de son créateur. Soudain, noir total, les danseurs sont nus en fond de scène, probablement pour ramener ces êtres à un semblant d’humanité. Ils avancent vers le public telle une armée de soldats, écoutent religieusement l’aveu de Hofesh « I try to make a dance piece », regardent les spectateurs d’un regard froid, élèvent leurs mains pour former un cœur. Vous voulez vraiment de cet amour ? Moi, j’ai envie de partir en courant.

Pour appuyer son propos, Hofesh confie faire une pièce intime où chaque danseur serait une partie de lui-même qu’il aime à contempler. Il veut nous parler d’amour mais se regarde le nombril. Nous l’écoutons en voix off s’autoanalyser ; le discours est pauvre, grossier et sans ironie. Ce qui accroît le malaise, c’est sa façon de traiter le public comme il se voit lui-même, avec mépris. En deuxième partie, nous aurons le doigt dans le cul d’un danseur, qui nous hurlera « Everything you hear is a fucking shit! ». Quant à la danse dans ce second acte, vous imaginerez des scènes de boîte de nuit dansées par des professionnels sans la spontanéité et le plaisir des amateurs.

Le désir politique d’Olivier Py, exprimé par « Je est un autre », est à l’opposé de là où Hofesh Shechter nous emmène. J’espère n’être pas seule à le dénoncer, car notre « silence est une machine de guerre » (« Le Roi Lear »). La pièce « Barbarians » ne nous parle pas d’amour mais de ce qui le fait disparaître, de ce qui le transforme en haine.

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