17 décembre 2015

De l’utilité de l’inutile ?

La Cerisaie
Anton Tchekhov | TG Stan
(c) Koen Broos
(c) Koen Broos

De « La Cerisaie », Vitez aurait dit : « Il faut jouer cette pièce comme un vaudeville. » Au théâtre de la Colline, les tg STAN, collectif belge aux créations toujours singulières (dont les récentes « Mademoiselle Else » ou « Onomatopées »), semblent avoir suivi ce conseil. Hélas, ce collectif, qui a pour habitude d’assumer totalement ses choix contestataires, paraît cette fois avoir hésité, comme habité par un doute sur le bien-fondé de la démarche. Exactement comme si les étudiants de Mai 68, après la révolte contre l’ordre établi, étaient immédiatement rentrés dans le rang et avaient replacé sagement les pavés sur la plage au lieu de les jeter à la face du vieux monde sclérosé et frileux.

Après les premières répliques, où le parti pris de l’humour apparaît, on attend donc impatiemment ce choc joyeux des pavés sur le monde ancien en train de se déliter, décrit à merveille par Tchekhov. On espère de ce choix du vaudeville (dont le « Larousse » rappelle que c’est une « petite comédie légère, d’une intrigue amusante et vive ») de la gaieté, de la vivacité, de l’entrain : oui, la cerisaie est vendue, mais la vie continue, avec ses amours contrariées, ses moments de fête et d’espoir et ses promesses de l’aube.

Las. Si certains choix se révèlent magiques – comme la musique d’Asaf Avidan lors de l’ultime fête dans la cerisaie, aux paroles parfaitement adaptées : « One day we’ll be old », comme un écho à cette vie qui s’écoule lentement dans cette vieille propriété, remplie de souvenirs et d’espoirs, ou encore l’alignement des chaises qui met de façon subtile une frontière invisible entre le paysan parvenu, fils et petit-fils de serfs, et les propriétaires de la cerisaie, ou enfin le rangement joyeux du décor sur les côtés de la scène au moment du déménagement –, le reste est trop uniforme pour que l’on retrouve toute la puissance émotive de cette pièce magnifique. Le finale, avec le premier coup de hache symbolisant l’abattage des cerisiers, est ainsi joué en arrière-plan d’une autre scène et perd tout intérêt. Tout comme les interpellations du public, destinées à créer une connivence que le jeu (parfait) des acteurs ou la mise en scène ne suffisent pas à établir.

« “La Cerisaie”, aussi insaisissable que l’existence même, nous met au défi de réfléchir à l’utilité de l’inutile », nous disent les tg STAN sur leur site internet ; défi malheureusement relevé au sortir de cette création !

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