16 octobre 2015

Eun-Me Ahn réveille la mémoire du corps

Eun-Me Ahn
Eun-Me Ahn
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La chorégraphe Eun-Me Ahn est une habituée des trilogies, forme que prennent la plupart de ses créations, mais aucune des précédentes n’a eu pour titre son propre nom. Avons-nous affaire à une œuvre-manifeste ? Cherche-t‑elle à associer son nom à ce projet ? Le contexte s’y prêterait : au sommet d’une carrière reconnue, elle est observatrice attentive des mutations sociales dans son pays comme dans le reste du monde. Elle choisit le rôle de passeur et s’y engage, en tant que chorégraphe, elle fixe la mémoire corporelle qui se fane et accompagne celle qui éclôt. Grand sujet pour grande œuvre, la première nécessité d’une trilogie est respectée. Mais qu’en est-il sur le plateau ?

Et la montagne accouche d’un éléphant. Le danger de ce type de projet, ancré dans le réel, provient de l’éventuel déséquilibre entre le créatif et le documentaire, et les trois spectacles oscillent d’un pôle à l’autre. Complémentaires dans le meilleur des cas, ils peuvent aussi se télescoper violemment. Et pour éviter pareil désagrément, il est utile de développer une approche différenciée de chaque partie. Malheureusement, les trois parties ont été coulées dans le même moule. Elles durent invariablement 1 h 30 et suivent la même dramaturgie : un prologue d’Eun-Me Ahn, des prestations diverses, une vidéo muette, danses sur fond de musique techno, et vers la fin, alors que les corps se meuvent, la musique s’arrête, relayée par des bruits de pas et de respiration. Enfin, la chorégraphe, du public, revient sur scène et invite 50 personnes à communier avec les artistes.

Ce formatage gomme la spécificité de chaque proposition. La trame dramaturgique convenait mieux aux deux premières pour leur saillante portée documentaire. L’instant vidéo apporte de la fraîcheur et repose une oreille agressée par les décibels de techno. Au contraire, pour « Dancing Middle-Aged Men », le reportage ruine toute la charge émotionnelle du spectacle. À la différence des deux précédents, le troisième acte de la trilogie est servi par de vrais professionnels, et inextinguible est l’envie de les voir à l’ouvrage. L’aura qu’ils dégagent, dès leur apparition sur scène, n’a d’égal que leur élégance, la précision de leur mouvement et leur inimitable souplesse. La musique est d’une autre nature, lunaire. Les danseurs dessinent le désarroi et la fragilité de cet âge du milieu. Bien loin de la joyeuse insouciance et de l’altière sérénité des actes I et II, le ton y est plus grave, l’exécution excellente, le désespoir absolu. Soudain, tout s’arrête. Dommage ! Nous retombons dans le documentaire avec ce qu’il peut avoir d’ennuyeux. Il ne nous reste qu’à imaginer ce que serait la trilogie si elle s’était achevée sous les cascades d’eau, avec un duo de solitude de part et d’autre de la scène. Dommage aussi que le plus spectaculaire des trois actes n’ait été joué que deux fois, alors que le plus anthropologique, avec les grands-mères, repassera encore deux fois ce mois-ci.

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