16 novembre 2015

Géométrie du déclin

Available Light
Lucinda Childs
Craig T. Mathew
Craig T. Mathew

« Ça ne m’a pas touchée du tout. Il faut être initié à la danse contact, sinon tu comprends rien », m’explique une amie à propos du « Bound » de Steve Paxton, programmé cette année au Festival d’automne. Curieuse de pousser plus loin l’expérience du « regard neuf », j’assiste à la représentation du spectacle « Available Light » sans rien savoir de la chorégraphe Lucinda Childs, sinon qu’elle remonte cet automne, au théâtre de la Ville, ce classique de la danse postmoderne américaine qu’elle avait créé en 1983. Convaincue qu’il y a des « cycles » en matière de réception, Lucinda Childs avait d’ailleurs remonté son « Dance » de 1979 en 2009.

Premier constat : on ne sait jamais RIEN. Je vous donne un exemple. J’ai assisté à la rétrospective Frank Gehry au Centre Pompidou l’hiver dernier. Et j’ai retenu de l’architecte américain sa conception de la clinique Lou Ruvo à Las Vegas : les courbes, dans un hôpital, ça aide les patients à guérir. Et justement, Gehry a créé le décor et collaboré à la scénographie pour « Available Light ». Alors, mon « regard neuf » est sous influence.

Gehry a conçu deux plateaux sur deux niveaux, où s’organise une distribution rotative des séquences dansées à partir de « jeux d’association et de modes de partenariat », explique Childs. « Les danseurs ne se touchent jamais, mais ils sont intimement connectés dans chacun de leurs gestes. » Pourtant, alors que Childs convoque la figure du contrepoint à propos d’« Available Light », j’y vois davantage une sorte d’aplat trichrome sans contrastes, une géométrie tristement horizontale, à force de minimalisme. À cette économie du mouvement et de l’occupation de l’espace s’ajoute la ligne mélodique répétitive des compositions de John Adams. Et la « lumière disponible » qui éclaire arbitrairement la scène et donne son titre au spectacle m’évoque surtout la torche des policiers de « CSI » qui découvrent un cadavre dans un hangar désaffecté, œuvre d’un siècle tueur en série.

En 1983, j’étais un bébé grassouillet et heureux. En 2015, je veux sentir le pouls d’un cœur dans une forêt de symboles, quoi qu’en pensent les minimalistes.

Célia Sadai

Célia Sadai

Chercheure en littérature et en sciences de l'information et de la communication. Co-fondatrice du blog La Plume Francophone, dédié aux littératures et aux arts de l'espace francophone mondial.

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