16 novembre 2015

Un homme s’est endormi

La Suite
Vincent Thomasset
(c) Ilanit Illouz
(c) Ilanit Illouz

L’homme s’appelle Jean-Eudes, si l’on en croit la jeune femme qui l’a interpellé juste avant qu’il ne s’asseye. Lorsque la lumière s’éteint dans la grande salle de l’auditorium de Beaubourg, il ferme les yeux un instant, comme par une réponse automatique de son corps à l’obscurité.

Bientôt, un chef d’orchestre conduit les paroles atonales d’hommes-instruments. Lorenzo, le danseur italien, s’ébroue. Jean-Eudes suit les mouvements décousus avec gourmandise. Il se dit peut-être, en voyant ces hommes-chevaux qui gesticulent autour de la scène, qu’il y a là un peu du grand équidé de gloire hugolien, celui des « Chansons des rues et des bois », au flanc ruisselant d’étincelles, celui que l’on saisit par la bride, que l’on tire, « Ayant dans les sourcils la ride / De cet effort vertigineux ».

Il rit de bon cœur quand il entend le mot « protragroniste ». L’incongruité le touche. Il aime ce qui se construit et ce qui se déconstruit, dans le langage ou ailleurs. Lorsque survient la récitation fast forward par Thomasset lui-même, Jean-Eudes pense à l’accélérateur de particules du Cern et pas du tout, à son grand désarroi, à la suave gravité des monologues de Brando chez Mankiewicz. Pourtant, ses oreilles boivent les paroles comme du petit-lait de messe.

Mais c’est au moment de la séquence mémorielle, celle de la colonie de vacances, que Jean-Eudes se morcelle. Sa paupière se dilate, d’où jaillit un sillon humide. « Ne me laissez pas ! » se revoit-il hurler à ses parents dans un courrier taché de larmes. Il a huit ans. De l’autre côté, il n’y a que l’indifférence replète d’une petite bourgeoisie aux tempes grisonnantes. Ce vide, maintenant convoqué sur scène, renforce ce qu’il savait déjà : l’œuvre de Vincent Thomasset est la représentation définitivement provisoire et provisoirement définitive de quelque chose.

Place 26, indifférent au drame qui secoue les entrailles de Jean-Eudes, un homme s’est endormi.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 08/06/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025