16 juillet 2015

Incarner l’obsession

Mise en scène d’un corps amoureux
Roland Barthes | Florine Clap | Nans Pierson
Mise en scène d'un corps amoureux
D.R.

N’ayons pas peur de l’emphase : les « Fragments d’un discours amoureux » de Roland Barthes, digestion poétique de Stendhal et de Proust à la sauce sémiologique, paradent au sommet de ce que la littérature a à offrir sur l’amour. La perspective d’entendre ce texte sur une scène, doublée par la curiosité de le voir incarner dans un travail chorégraphique par une jeune compagnie, rendait « Mise en scène d’un corps amoureux » des plus alléchant.

On comprend vite, dès les premières secondes, que l’horizon de Florine Clap est l’obsession. Celle de la souffrance amoureuse, fécondée par la jalousie et le deuil de l’être aimé. Et de la façon dont elle se manifeste dans nos muscles, nos os et nos nerfs, tant il est vrai que le corps ne ment jamais (« Ce que je cache par mon langage, mon corps le dit »).

Malheureusement, le texte de Barthes n’est ici qu’une illustration d’un propos scénique préexistant, et qui porte sur la manifestation de cette obsession. Morcelés et mis en boucle, ces fragments de « Fragments » perdent une partie de leur résonance. Ils génèrent une forme intermédiaire trop longue ou trop courte, et ressemblent davantage au travail préparatoire d’un projet plus vaste, nécessitant une narration davantage approfondie. Le procédé unique de la « boucle corporelle » (séries de micromouvements répétés et accélérés par les trois interprètes) s’épuise à force de tourner sur lui-même.

Radical, minimaliste, charnel, le spectacle pourra susciter l’enthousiasme, la perplexité ou le dégoût, mais pas l’indifférence. « Le retentissement fait de l’écoute un vacarme intelligible, et l’amoureux un écouteur monstrueux, réduit à un immense organe auditif – comme si l’écoute elle-même entrait en état d’énonciation » : on aurait aimé qu’on nous offre un peu plus à écouter, et d’autres choses à voir.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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