16 novembre 2015

Kindertoten Muppets

The Ventriloquists Convention
Dennis Cooper | Gisèle Vienne
02
DR

Selon un cérémonial à l’américaine s’ouvre, près de Cincinnati, la Convention annuelle de ventriloquie, avec ses gags bien réglés, avec sa guest star française venue de son small village, le travesti Jessica (Jonathan Capdevielle) accompagné de sa marionnette en forme de mante religieuse. Il y aurait presque une dimension documentaire dans ce spectacle, qui évoque aussi le parcours de Klaus Kraus, inspiré d’un ventriloque américain réel, Edgar Bergen, célèbre pour son show télévisé dans les années 50. Mais la mécanique se détraque et bientôt surgissent de sourdes tensions et des bizarreries discordantes. Les instances énonciatives sont dédoublées, parfois triplées, et ces voix fêlées traduisent la désagrégation schizophrénique des êtres, dont l’existence est vampirisée par des androïdes de chiffons.
L’enfance est d’ailleurs au cœur de la pièce. L’enfance malheureuse, l’enfance maltraitée, l’enfance violée, l’enfance anéantie… Frankie, la marionnette fétiche de Klaus Kraus ressuscitée – un inquiétant petit garçon au visage rafistolé – s’effondre lorsqu’il apprend successivement la mort de Mae West, son idole et partenaire, et celle de son « père ». Le jeune fils de Jessica le travesti est un troublant puer senex. L’actionnement maniaque et mécanique de ces marionnettes a quelque chose de funèbre : le sosie de Kurt Cobain finira par se pendre, une autre marionnette est traînée dans un petit cercueil d’enfant. Il est aussi question d’écoles maternelles, d’enfants hospitalisés dont l’un, en phase terminale, exigera le suicide des marionnettes de la Convention.
Le spectacle, qui n’est pas exempt de temps morts ni même de poncifs sur le sujet, aurait sans doute exigé un traitement plus vigoureux. Mais il se termine sur le solo absolument magnifique et bouleversant de Jonathan Capdevielle, retombé en enfance, faisant penser à ces vers de Prévert : « Une voix venant de très loin Une voix désolante Une voix d’os Une voix morte La voix d’un vieux ventriloque crevé depuis des millions d’années Et qui dans le fond de sa tombe continue à ventriloquer ».

I/O n°117

IO n°117

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