6 juillet 2015

Krystian Lupa révèle l’humanité de Thomas Bernhard

Wycinka Holzfällen - Des arbres à abattre
Thomas Bernhard | Krystian Lupa
Des arbres à abattre
© Natalia Kabanow

Maître incontesté du théâtre européen, Krystian Lupa n’avait pourtant jamais été invité à Avignon. Le spectateur est saisi d’emblée par la beauté du dispositif scénique – dont le démiurge polonais a réglé lui-même le moindre détail – qui le plonge près de cinq heures dans un monde mental, celui si complexe de l’écrivain Thomas Bernhard.

À l’origine, « Des arbres à abattre » est un texte inclassable, une sorte de discours fleuve – sans chapitre ni paragraphe –, un ressassement furieux de l’auteur contre le couple Auersberger, équivalent viennois des Verdurin, qui l’a invité à un « dîner artistique » le soir même de l’enterrement de leur amie commune Joana. Depuis son « fauteuil à oreilles » où il se tient à distance, Bernhard observe haineusement ce petit monde d’artistes ineptes et prétentieux qu’il a connus vingt ans auparavant, lors de ses débuts littéraires.

Fin lecteur, Lupa ne propose pas une adaptation mais une véritable re-création de l’œuvre, qui rend compte des contradictions tellement logiques qui la traversent : « Je hais ces gens mais ils m’émeuvent. » Il restitue bien sûr le ridicule des victimes de Bernhard, mais aussi toute leur humanité. Plutôt que d’enfermer les êtres dans le monologue hargneux de l’auteur, il les fait exister pleinement et favorise, par leur sonorisation au micro HF, l’individualité et l’intimité des voix. Bernhard lui-même ne fait pas qu’éructer. Bien souvent il murmure. On perçoit son souffle court de pulmonaire en off, se mêlant aux « Let me, let me fre-e-eze » de la cold song de Purcell. Le spectateur s’attache tour à tour aux différents personnages, dont il suit la mobilité délicate des corps, observe les visages filmés émotionnellement, caméra à l’épaule, dans des séquences projetées. Le jeu des comédiens, toujours parfait, devient particulièrement saisissant lors des scènes de tension et d’affrontement.

Plusieurs temporalités se chevauchent et s’inscrivent dans l’espace ou l’agencement du plateau : toute la première partie est hantée par la présence de l’absente, Joana, qui s’est suicidée et dont les images, le récit des obsèques surplombent le plateau. Bernhard retrouve Joana, quand jeune il l’a possédée physiquement pour la première fois. On le découvre, des années plus tard, rendant une ultime visite à cette amie désormais vieillie et désespérée, dans sa chambre misérable, emplie de livres protégés de la poussière par des sacs en plastique comparables à celui qui enveloppera son cadavre. Joana est la part maudite de l’artiste. Sa mort agit comme un révélateur. Le spectateur est absolument bouleversé lorsque Bernhard vitupère contre les invités des Auersberger, « morts vivants de l’art », « coquilles vides », artistes académiques, bons pour les médailles, et que ceux-ci, placés derrière lui, enfermés dans un cube de verre, se figent progressivement, comme saisis dans leur ultime vérité. « Des arbres à abattre » est une pièce d’une richesse inouïe sur le temps, la mort, la vérité des êtres, la vérité de l’art. C’est aussi une grande pièce sur le théâtre.

I/O n°117

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