7 juillet 2015

Une leçon de théâtre in situ

Mensonges
Christian Lollike | Davide Carnevali | Frederic Sonntag | Josep Maria Miro | Nicoleta Esinencu | Yannis Mavritsakis | Veronique Bellegarde
c. Alex Nollet
(c) Alex Nollet

Plus que jamais peut-être, l’occasion nous est donnée ici de commenter une représentation, c’est-à-dire la présentation d’une œuvre à un public dans un espace et un temps bien précis.

Ce lieu, c’est la fascinante Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, cadre et outil du Centre national des écritures du spectacle et principal lieu de résidence d’artistes et d’auteurs en France. Ce temps, ce sont les 42e Rencontres d’été, qui vivent leur vie autonome ni trop près ni trop loin de l’effervescent festival avignonnais.

Véronique Bellegarde y développe une proposition in situ autour de six courts textes dramaturgiques commandés à de jeunes auteurs européens.

Six œuvres sur le thème du mensonge : celui de l’argent et de la corruption, celui de la mémoire et de son récit, celui de la sécurité, celui de la religion, celui de l’information. En écho au plus beau mensonge qui soit : celui du théâtre et de la représentation.

Celle qui se déroule sous nos yeux a été pensée pour l’espace même de la Chartreuse. Le travail est entamé depuis longtemps, et l’équipe a déjà eu l’occasion de proposer des lectures de cette œuvre collective dans d’autres lieux. Mais ici, dans ce cadre d’exception et sous une chaleur zénithale accablante, Véronique Bellegarde a pensé une forme déambulatoire, invitant le spectateur à suivre les comédiens dans six espaces différents du monastère (un jardin clos, les coursives du cloître, la chapelle du Mausolée papal, l’église et le poulailler). Le premier tableau de ce parcours est assez décevant, malgré toutes les qualités d’un texte moldave à l’humour grinçant. L’espace d’action se trouve contraint par la présence de pupitres sur lesquels les comédiens ont posé le texte qu’ils ne connaissent pas encore par cœur, et délimité par deux parasols qui les gardent de l’insolation. On croit d’abord à une simple lecture interprétée par des comédiens heureusement très expressifs. Mais ce premier tableau se révèle a posteriori le marchepied d’une représentation qui prend merveilleusement son envol.

De lieu en lieu et le public à leur suite, les comédiens évoluent et jouent le texte à la main. C’est une trace et un indice de l’état d’avancement de leur projet : le spectateur assiste ici à une étape de travail. Le spectacle va bientôt continuer sa route, dans d’autres lieux, loin de la Chartreuse et de ses pierres d’exception. Mais ce texte tenu en main est aussi le signe matériel du jeu, du théâtre, de l’artifice, du mensonge. Il participe à creuser encore un peu plus l’écart entre la vérité de l’ in situ (avec pour seul décor la réalité d’un environnement qui précède la représentation) et ces œuvres du mensonge.

Il en résulte quelque chose d’extrêmement cinématographique : comme si un mystérieux réalisateur avait pensé et trouvé avec bonheur le lieu, l’angle et la lumière où poser ces actions. Le traitement du son fait lui aussi appel au même art : on sonorise les voix, on ponctue ou souligne l’évolution dramatique d’effets sonores.

Déroutante, cette représentation l’est avant tout par son caractère d’évidence. L’évidence d’avoir su trouver et créer l’alchimie significative des textes, des lieux et des interprètes. Elle redit le sens du lieu, de l’espace et de la scénographie comme élément essentiel de la représentation. Et elle le fait paradoxalement en utilisant le réel pour décor.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Guislaine Foiret

Chienne de vie ou le théâtre comme exorcisme

Le principe est simple, il est même primitif : jouer, distribuer des rôles, désigner le bouc émissaire. Non pas le choisir mais le tirer au sort : absurdité de l’arbitraire. C’est le public qui fait ce geste et détermine lequel des quatre comédiens endossera ce rôle et encaissera les « coups ». Puis tout
7 juillet 2015
Don Juan

« Alors je resterai qui je suis » : un Don Juan de la débâcle

Dépeindre « un Don Juan de notre époque », c’est l’ambition d’Ödön von Horváth quand il écrit « Don Juan revient de la guerre ». Un Don Juan d’une « nouvelle époque », celle de la débâcle. Une Allemagne des décombres. Avec des moyens simples, Guy-Pierre Couleau, qui signe ici la mise en scène et la
4 juillet 2015