17 juillet 2015

L’écriture et la mort

Le contraire de l’amour, journal de Mouloud Feraoun 1955/1962
Mouloud Feraoun | Dominique Lurcel
Le contraire de l'amour
D.R.

L’OAS, qui n’était pas à une saloperie près, a assassiné Mouloud Feraoun le 15 mars 1962, trois jours avant les accords d’Évian. Ce faisant, elle n’a pas seulement pris une vie, elle nous a privées, nous générations futures, d’une des voix les plus belles, les plus singulières de la littérature. Mais qu’en avait-elle à foutre, l’OAS, de la littérature ?

Mouloud Feraoun était un Kabyle, profondément attaché à sa terre natale. C’était aussi un amoureux de la langue française, la langue des colonisateurs. Cette identité douloureuse, cette déchirante contradiction font du journal qu’il avait commencé un an après l’insurrection algérienne, et qu’il a poursuivi jusqu’à son exécution, un témoignage irremplaçable. D’une bouleversante acuité. D’une rigueur intellectuelle jamais prise en défaut.

Sur la scène, à jardin, le musicien et comédien Marc Lauras, sobre et toujours juste, nous donne à entendre les faits dans leur banale brutalité. Témoin objectif de l’histoire, il en est aussi, grâce à son violoncelle, le commentateur révolté. Au milieu, juste une table. Et enfin à cour, recouvert d’un tissu rouge, un fauteuil et… Samuel Churin. Époustouflante incarnation de l’auteur. Il faut le voir s’emparer peu à peu de l’espace : d’abord calme, distancié, et progressivement de plus en plus fiévreux, pessimiste puis optimiste et à nouveau pessimiste, dans un mouvement de balancier qui met à mal ses nerfs. Triste, écartelé. Terriblement vivant.

Nous suivons son cheminement douloureux, celui d’un humaniste face aux « bruits effrayants et si proches de la guerre » (comme l’écrira plus tard Jean-Luc Lagarce), aux petites lâchetés, aux exactions, à la torture, à la peur qui gagne tout et tous. Et à la mort enfin, irréfragable.

Samuel Churin, et son complice, nous restitue tout cela. Qu’ils en soient, ainsi que leur metteur en scène, remerciés !

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Bernard Serf

War and Breakfast

Aujourd’hui  « War and Breakfast ». Il y a onze ans, c’était « Shopping and fucking ». On pourrait croire que Mark Ravenhill est un auteur facétieux. Et on aurait tort. C’est un auteur engagé et son théâtre nous parle de notre époque. Ou plutôt de ses failles, de ses travers, de ses fractures.
21 juillet 2017

Du beau travail !

C’est la première pièce de Rémi De Vos. Elle fut écrite en 1995. Dire qu’elle n’a pas pris une ride relève de la litote. À l’heure de la mondialisation triomphante — et heureuse, forcément heureuse ! —, aller voir cette comédie, ô combien grinçante et caustique, relève de la salvation. Car
20 juillet 2017

Le temps qui rêve

« Moi, j’adore les acteurs ! C’est chouette les acteurs ! C’est bath les acteurs ! », s’enthousiasmait Jean Gabin dans une célèbre interview.  Comme il avait raison ! Il faut d’abord voir cette pièce pour ses comédiens. Ils sont — « vieux mot », écrirait Jean-Luc Lagarce — épatants. Il faut aussi voir cette pièce pour ce qu’elle
14 juillet 2017

À l’est du nouveau

Un bassin d’eau noire, comme un miroir. Des figures hiératiques et majestueuses, éclairées de photophores,  s’y déplacent lentement en costumes blancs. Costumes blancs sur lesquels, comme un surplis, un voile de tulle de la même couleur semble danser. En fond de scène des musiciens jouent avec maestria des percussions et
8 juillet 2017

De l’or en pages

Blaise Pascal affirmait que tous nos malheurs venaient du fait que nous étions incapables de rester seuls un quart d’heure dans notre chambre. Cendrars fut-il plus malheureux qu’un autre ? Bien malin qui répondra à cette question ! Ce qui est sûr, c’est que « le plus impatient de tous les hommes » fit
21 juillet 2016