11 juillet 2015

Lettre à Afife Jale

Chère Afife,

Vous êtes née en 1902 à Constantinople dans une drôle d’époque. L’Empire ottoman se décomposait, les rues se remplissaient de plus en plus de sans-logis, incendies et maladies ravageaient la ville. Mais, comme toujours, il y avait des gens assez fous pour faire du théâtre dans cette atmosphère chaotique. Depuis peu, les chrétiennes pouvaient faire leur apparition dans les rôles féminins, jusque-là tenus par des hommes, alors qu’il était encore impensable pour une femme musulmane d’y songer.

Et vous, chère Afife, vous avez été têtue. Dès que vous avez eu dix-huit ans, vous avez pris des cours, assisté à toutes les répétitions d’une troupe istanbuliote dans l’espoir de monter sur scène, puis, comme dans un conte de fées, un soir de 1920 une actrice arménienne s’est absentée et vous avez réussi à convaincre tout le monde que vous pourriez prendre sa place le temps d’une représentation. Bien sûr, la police a fait une descente à la fin du spectacle, mais vous avez recommencé. La course folle pour fuir les agents de police a continué pendant des mois, on vous a harcelée. Le ministère de l’Intérieur a pris un décret pour vous décourager. Vous avez fugué par les coulisses de nombreuses fois, vous avez été emprisonnée, insultée, traitée de prostituée, vous avez séjourné dans des hôpitaux psychiatriques, votre famille vous a mise à la porte, vous avez changé de nom, de troupe, de ville, vous avez connu la misère, la maladie, la dépendance, mais vous n’avez jamais renoncé à votre amour du théâtre.

Chère Afife, vous seriez affligée de voir qu’un siècle plus tard les mêmes esprits barbares essaient d’effacer le corps de la femme de l’espace public, et ce non seulement à Istanbul, mais partout dans le monde. C’est pourquoi il était urgent de parler de vous lors de l’un des plus grands festivals de théâtre au monde, que vous auriez certainement adoré.

Merci d’avoir montré la voie, Afife Jale.

Sedef Ecer

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