15 juillet 2015

Lettre à Philippe Caubère

Mollusque

On avait essayé de me faire croire que le théâtre c’était ces spectacles grands guignolesques montés par un ancien acteur pour des comités d’entreprise qui débarquaient en bus devant le Palais des Sports.

Je trouvais ça bizarre. Cette absence d’émotion, de beauté, de plaisir.

Et puis un été, sous l’éclairage succinct d’une cour d’école, j’ai vu « Le songe d’une nuit d’été » mis en scène par Micheline Kahn, joué par des acteurs professionnels et des amateurs.

J’en suis tombé de mon banc. Foudroyé !

Cette émotion, nulle part ailleurs ressentie, si forte, si stimulante. Une drogue. Il m’en fallait encore. Et vite.

De retour à Paris, un peu par hasard, une salle à l’italienne, un monologue. Zut, je n’avais pas compris. Un type seul en scène. Galère.

Rideau rouge qui se referme. Pas le même homme. Impossible de me lever de mon siège. Pas foudroyé non, anéanti.

Le spectacle s’appelle « La danse du diable ». Le type qui joue et l’auteur ne font qu’un. Philippe Caubére.

J’ai vu une dizaine de personnages dans un seul comédien. J’y ai cru. J’ai vibré. J’ai jubilé. J’ai pleuré aussi.

Alors commence le circuit fatal de la quête incessante du vrai plaisir théâtral. Mais toujours, quand son nom apparaît, courir le voir… Lui l’accoucheur, le guide et son personnage emblématique, ce Ferdinand Faure.

Le voir, toujours, dans tous ses spectacles, en aimer moins certains, mais être là.

Et puis se lasser. Parce que le bonhomme déteste qu’on l’aime. Quand il reprend ses spectacles pour la énième fois au Théâtre du Rond-Point, régulièrement il aime à cracher à la gueule de ceux qui le vénère. Il n’aime pas ça la vénération. On peut le comprendre. Des anonymes qui vous adorent alors que les décideurs dans les télévisions vous ignorent ostensiblement… Il y a même, dit-il, des cons, baptisés durant le spectacle d’un nom de mollusque, qui vont jusqu’à appeler leur fils Ferdinand. Quelle bande de tarés.

Mon fils s’appelle Ferdinand.

Il est sourd.

Il n’entendra pas qu’on insulte son père parce qu’il a voulu transmettre un peu de lui-même.

Alors j’ai écouté d’autres monologues, aimé d’autres comédiens, les Châtelain, les Clévenot, les Collette,  et tous les autres.

Et les comédiennes. Surtout les comédiennes.

C’est pour elles que j’ai commencé à écrire.

Cette année il est à Avignon. Il risque encore d’y croiser des afficionados. Tant pis pour lui.

Je voudrais que sa salle soit pleine tous les soirs. Je voudrais que les spectateurs se lèvent et l’acclament.

Je voudrais qu’il aime qu’on l’aime parce qu’il est grand et digne de cet amour.

Caubère, je t’aime. Et je t’emmerde !

Un mollusque.

 

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de La rédaction

I/O n°118

Photographe : Souleymane Bachir DiawLégende/copyright : Souleymane Bachir Diaw, Grand boubou blanc avec broderies dorées et foulard vert, zone grise, 2021, série Sutura, 2021-en cours. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
7 juillet 2026

La Corde au cou de Gus Van Sant

Extrait de l’émission « Les Choses » du 30 avril 2026, avec Mathias Daval, Mariane de Douhet, Victor Inisan et Fanny Villaudière. A retrouver en intégralité sur YouTube. Sorti au cinéma le 15 avril, La Corde au cou et la traduction très hitchcockienne de Dead Man’s Wire. C’est le 18e
7 mai 2026

Mexico Médée : « transformer la merde en résistance »

Extrait de l’émission « Les Choses » du 14 avril 2026, avec Mathias Daval, Pierre Lesquelen, Mariane de Douhet et Milène Lang. A retrouver en intégralité sur YouTube. « C’est au volant d’une Volkswagen Jetta que Médée parcourt Aztlán, lieu mythologique aztèque symbolisant le Mexique. Qui de mieux que l’archétype
17 avril 2026

« La Grande Méthode » de Louisa Yousfi

Extrait de l’émission « Les Choses » du 13 mars 2026, avec Mathias Daval, Pierre Lesquelen, Mariane de Douhet et Milène Lang. A retrouver en intégralité sur YouTube. Pierre Lesquelen est enthousiaste : « Le texte me stimule beaucoup, à commencer par la forme : j’ai l’impression de lire un livre
15 mars 2026