14 juillet 2015

Lettre au Chauve

Dans mes visions, il y a toujours le Chauve. Toi. Tu jouais du thérémine et tu faisais des bruits avec ta bouche. Avant d’être musicien, tu étais acteur. Pas un acteur de foire comme le sont tous nos semblables, dixit le Grand Will, mais un brûleur de planches et de mots. Un incendie humain d’un mètre quatre-vingt-dix, aux yeux clairs et au crâne lisse.

Dans mes visions, tu allumais les feux, et tu les éteignais aussi. En pissant dessus, parfois. En te regardant, je me disais que si John Malkovich avait été incontinent, j’aurais voulu être dans le pot de John Malkovich. C’est dire comme je t’aimais. Mais quand on aime on ne conte pas. Tu admettras que c’est pénible pour un auteur.

Tu te demandes peut-être si tout ça est bien désintéressé. Qui est le gigolo de l’autre, hein ? D’accord, je veux bien admettre, dans un élan d’honnêteté éthylique, que mes cheveux ne souffrent aucune concurrence. Déjà on ne me voit pas sur scène, alors si c’est pour qu’on s’extasie sur une touffe autre que la mienne… Les acteurs à toison, dehors ! Bon débarras ! Mais Bouquet, Collette, ou même Bonnaffé quand il mouille sa mèche dans un Centre dramatique national, et ma plume rapplique !

Où tout cela a-t-il commencé ? Tu es apparu dans l’abyme d’un texte de fiction. Puis j’ai croisé ta route dans un ancien établissement pénitentiaire ; je t’ai retrouvé plus tard à Barcelone, dans un théâtre où il ne reste que les débris de la révolution toujours à venir. Et, sans nul doute, tout s’achèvera sur le mont Chauve, les bras en croix.

On s’interrogera : ce type est-il réel ? Des logorrhiciens verseront de l’encre sur ce point précis. Laisse-les faire. Tu as l’habitude de laisser couler les mots le long de ta tuyauterie. Boômbeur dépenaillé, tu sonnes la cloche de la vérité avant-dernière.

Toi, pousseur de sons à défaut de poils, flambeur de monologues, frère : tu traînes ton corps fatigué d’un plateau à l’autre. Mais tu vas pouvoir dormir, bientôt. Car je me suis rendu compte que si c’est pour toi que j’écris, c’est donc, mathématiquement, pour toi que je me tais.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025