19 juillet 2015

Life on Marx

Marx et Jenny
Audrey Vernon
Marx & Jenny
(c) Fabrice Sabre

Il était une fois Karl Heinrich Marx, allemand et barbu, et Johanna Bertha Julie Freiin von Westphalen, dite « Jenny », tout aussi allemande mais beaucoup moins barbue. De leur union en 1843 naquirent sept enfants, dont quatre morts en bas âge, et, cent soixante-dix ans plus tard, le spectacle d’Audrey Vernon. « Le secret du bonheur est caché dedans », annonce-t-elle en préambule. On se dit que l’auteur à succès de « Comment épouser un milliardaire » en sait peut-être quelque chose.

Le « One Marx show » aurait pu se contenter de grosses ficelles biographico-burlesques. Le deuxième personnage le plus célèbre de l’histoire (« derrière Jésus mais devant Mario, un plombier italien ») est un sujet en or. Mais ce serait sans compter la finesse d’Audrey Vernon, qui parvient à transcender la farce épistolaire.

Jouant tour à tour Marx, sa femme, Engels et la bonne (bonne) Helene Demuth, la comédienne mêle des extraits réels de leur correspondance avec des interventions anachroniques, adressées directement au public ou aux personnages eux-mêmes (le fantôme de Karl n’est jamais très loin). Faisant parfois un peu trop de concessions au « djeunisme », ces apartés restent d’efficaces ponctuations du spectacle.

Audrey Vernon déboulonne Marx de sa stature iconique et désincarnée. Sur scène, le théoricien du communisme est d’abord un mari, un père, un ami et, surtout, un pauvre type criblé de dettes (aucun doute que l’auteur du « Capital » aurait préféré que son traité d’économie atteigne les chiffres de ventes de celui de Piketty). Bref, un véritable héros tragi-comique. Le trivial, l’anecdote sont aussi au service d’une peinture naturaliste kitch et drolatique.

« Marx & Jenny » est une tranche d’histoire et d’humour qui devrait mettre en joie même le plus endurci des apparatchiks staliniens.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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