18 juillet 2015

Noirs poissons

Et les poissons partirent combattre les hommes
Angélica Liddell | Anne-Frédérique Bourget
D.R.
D.R.

Depuis plusieurs années, la compagnie Maskantête, venue du nord de la France, défend un théâtre d’auteur, exigeant et engagé. C’est donc tout logiquement que la metteur en scène Anne-Frédérique Bourget s’est emparée de l’œuvre d’Angélica Liddell, découverte au festival ces dernières années. Angélica Liddell, ce n’est pas qu’une « performeuse » d’exception. C’est aussi une écriture, qui nous emporte ici dès les premières minutes du spectacle.

Ce texte de 2003, qui n’a jamais été mis en scène par Liddell elle-même, est sans doute moins connu que d’autres. Il est pourtant d’une actualité brûlante. La pièce évoque ces émigrés clandestins qui tentent de rejoindre les plages espagnoles et meurent durant leur traversée du détroit de Gibraltar : « Et cent Noirs s’échappent en courant du ventre de la baleine / cent Noirs dans la misère / avec des têtes de poisson ». Liddell cherche néanmoins à échapper à « cette stupide responsabilité messianique de l’écrivain », au « lieu commun charitable » et à la « dénonciation dégoulinante ». Elle fait plutôt le pari de la rédemption par la poésie, d’où l’apparition miraculeuse, à la fin de la pièce, de l’image de Pasolini, cet homme « aimé des poissons », « cet homme qui est là en train de marcher sur les eaux ».

Les comédiens, Arnaud Agnel et Adrien Mauduit, torse nu, en pantalon noir de zouave, accompagnés en direct par les percussions rigoureuses d’Alexis Sebileau, imposent leur présence physique sur le plateau et, par une double énonciation, mettent beaucoup d’énergie à rendre sur scène l’écriture « spasmodique » d’Angélica, ses anaphores enragées, ses paralogismes percutants, ses images barbares. Les intonations sont parfois un peu appuyées ou chargées d’intentions, comme s’il fallait renchérir sur un texte pourtant déjà très fort, qui « accorde à la réalité le droit au mystère ». Cependant, cette pièce interpellera le spectateur pour qui le théâtre n’est pas qu’un divertissement mais un lieu de réflexion qui le décentre.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Fort

Romeo, fuocoso ma non troppo

De l’oratorio vénitien longtemps oublié d’Alessandro Scarlatti, Romeo Castellucci et René Jacobs livrent à l’Opéra Garnier, pour la première fois depuis 1710, une re-création singulière. On ne sait pas grand-chose de ce « Primo Omicidio », sinon qu’il a dû être représenté en 1707 à l’occasion du carnaval de Venise et repris
11 février 2019

Beltrão déplace les frontières

Juste l’os, le nerf, le muscle. Pas de pathos, pas de gras, pas de sirop. Une ligne de lumière sur le plateau à cour et c’est presque tout. Ça glisse lentement, ça se contorsionne, ça se renverse en arrière, ça se fige dans l’obscurité radieuse au son des vibrations tranquilles
19 novembre 2018

Jules et gym

Ils sont trois – une fille, deux garçons – et ils dansent. Menée tambour battant, la chorégraphie vigoureuse de Jan Martens fait varier le chiffre trois : trois parties, trois couleurs, trois costumes. L’écriture exhibe des réitérations sérielles, disloquées ou disjonctées. Car trois, cela peut être un « deux » mettant à distance le troisième
7 décembre 2017

Danse avec les chevaux

« La chose la plus importante dans la vie, disait mon père, est d’apprendre à tomber. » S’inspirant de cette phrase du roman de Jeannette Walls « Des chevaux sauvages, ou presque », la chorégraphie des Flamands Joke Laureyns et Kwint Manshoven parle de la confiance réciproque, de l’individu et de la communauté, des
21 novembre 2017

Au bout de leur peine

Ils sont cinq, debout, côte à côte, surgissant d’une nuit profonde. Ils racontent la prison. Construit à partir de la parole d’anciens détenus ayant accompli de « longues peines », le spectacle de Didier Ruiz nous bouleverse et ne nous lâche jamais. André, Éric, Alain, Louis et Annette, sa compagne. Ils n’étaient
19 octobre 2017