1 décembre 2015

La poésie est un sport de combat

I Love John Giorno
John Giorno | Ugo Rondinone
(c) André Morin
(c) André Morin

Il est des poètes qui caressent la muse au sommet de leur tour d’ivoire, la tête dans les archipels sidéraux. Et il y a ceux qui, comme John Giorno, font de la poésie un combat de rue.

Compagnon de route de la « Beat Generation », Giorno a influencé l’activisme poétique américain dès les années 1960. Rondinone, commissaire de l’exposition, a parié sur la retranscription d’une œuvre immense – en témoigne la salle principale, chapelle aux murs recouverts, jusqu’à saturation, des vers de Giorno. Certes, ce dernier tenait la poésie pour une nourriture de masse (cf. les rollerbladers de « Street Works », qui apportent le Verbe jusque dans les mains du visiteur), mais surtout un matériau de résonance des consciences : « When a poem works the way that poem works, it becomes the reflection of the mind of each person in the audience. » Grand défricheur de procédés servant ce principe, Giorno est l’expérimentateur des « Dial-a-Poem », souvent copiés depuis, et remis au goût du jour le temps de l’exposition. En appelant le 0800 106 106, on pourra ainsi tomber sur une ode orientalisante de Tristan Tzara ou une divagation onomatopéienne de Pierre Albert-Birot…

Mais la poésie de Giorno est d’abord performative : elle vise le cœur même de la vie, de son noyau politique, qu’il s’agisse de guerre, de libération sexuelle ou de mort. Le risque de figer les mots dans une hagiographie froide était grand : Rondinone y échappe et rend leurs accents incantatoires (« Stretching it wider »), car Giorno est un prêtre-exorciste qui extrait le mal hors du monde. Poésie de la répétition, mais aussi poésie de l’uppercut dans la mâchoire : ses slogans sérigraphiés (« Life is a killer », « Just say no to family values »…) sont les précurseurs des catchlines qui abreuvent le Web aujourd’hui.

À soixante-dix-huit ans, Giorno n’a rien perdu de l’intensité vitale de cet homme endormi filmé par Wharol en 1963, qui occupe toute une salle de l’exposition. Et les vidéos de « Thanx 4 Nothing », litanie de gratitudes, achèvent de convaincre qu’avec Giorno tout se joue ici et maintenant, et confirment : « It looks the way it should. »

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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