2 septembre 2015

Radio Génocide

Milo Rau

Avec « Hate Radio », Milo Rau invite les spectateurs de la Biennale Teatro à une réflexion sur le rôle joué par la propagande médiatique dans le génocide rwandais. Sobre, efficace et parfaitement maîtrisé.

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(c) Daniel Seiffert / La Biennale Teatro

A partir d’archives, Milo Rau reconstitue une heure d’émission de la RTLM, la Radio-Télévision Libre des Mille collines, instrument redoutable du pouvoir pour inciter les Hutus à tuer les Tutsis. Trois animateurs, très populaires à l’époque, se livrent à une propagande haineuse, avec les intonations décontractées de la bande FM française.
Cette liberté de ton alors nouvelle et «subversive» a exercé une puissante force d’attraction sur les auditeurs – pas seulement les Interahamwe, c’est-à-dire les jeunes appartenant à la milice du défunt président Juvénal Habyarimana, mais aussi les Tutsis, qui écoutaient cette radio appelant à leur meurtre. Pour un Rwandais, entendre le mot «merde» à la radio, «c’était comme aller à l’église et y entendre des insultes».
Le spectacle montre comment s’élabore et s’impose la rhétorique du génocide: digressions idéologiques justifiant les massacres entrecoupées de conseils pratiques, de succès musicaux, d’interventions d’auditeurs, de nouvelles de l’actualité olympique… Les animateurs ont aussi un souci didactique et cherchent à éclairer leur auditoire. Procédant volontiers à une relecture de l’Histoire, ils se reconnaissent dans celle de la France – qui semble alors les soutenir -, s’identifient aux résistants pendant l’Occupation: ce sont eux les victimes des Tutsis et l’avenir les transformera en héros. Les Tutsis, au nez délicat, sont des aristocrates, dont la tyrannie justifie la révolte du peuple.
On est frappé par la façon dont ces animateurs passent, presque naturellement, des accents du divertissement et de la pédagogie sympathique à l’expression de la haine. Ils s’emballent, s’excitent les uns les autres dans leur aversion pour les Tutsis, avec une forme de jubilation malsaine et troublante. Les comédiens livrent ici une performance absolument remarquable.

Pendant des années, Milo Rau a réuni patiemment sa documentation. Son théâtre, nourri d’archives et de témoignages, revendique un certain réalisme. Mais il ne cherche pas tant à reconstituer la réalité ou à en donner l’illusion qu’à nommer, désigner cette réalité, moyennant un dispositif très maîtrisé.
La répartition bifrontale du public de part et d’autre du studio, récréé à l’intérieur de cloisons de verre, favorise une mise en abîme de ce qui nous divise et de ce qui nous rend semblables… Un effet distanciation s’opère chez le spectateur. Il suit l’émission au moyen d’un casque, qui l’isole et crée un lien trouble avec les animateurs. S’il repose un temps ce casque, il entend le son amorti des autres casques de spectateurs, un peu comme dans ces tribunaux internationaux où bruissent les traductions simultanées. Comme une tragédie antique, qui mène l’action jusqu’à son accomplissement, il y a un avant, un pendant, un après : l’heure d’émission est précédée puis suivie de témoignages en vidéo de victimes et d’agents du génocide, saisissants et sans pathos. Chaque instant devient ainsi nécessaire, présent, consistant.
Milo Rau obtient de ses spectateurs une concentration totale. C’est très riche, moderne, efficace. « Hate Radio » laisse une empreinte profonde et durable.

I/O n°118

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Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

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