16 juillet 2015

Roland Barthes, à corps et à cœur

Mise en scène d’un corps amoureux
Roland Barthes | Florine Clap | Nans Pierson
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D.R.

Au seuil de son célèbre livre paru en 1977, Roland Barthes notait que « le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude ». On ne peut qu’être touché par la « solitude » de ce spectacle porté par quatre jeunes gens, décidés à faire entendre et voir ce beau texte, dans un OFF gagné par le conformisme. Le pari de « théâtraliser » ce discours du sujet amoureux semblait a priori impossible. Encore qu’on soit frappé, à la relecture, par le recours fréquent de Barthes lui-même au langage théâtral pour décrire les dispositions successives du sujet amoureux, comme autant de scénographies imaginaires : « Je suis à moi-même mon propre théâtre. »

De toute façon, il ne s’agissait pas, pour la jeune compagnie, de proposer une « adaptation théâtrale » du texte mais de signifier, de façon sensible, les vertiges traversant le sujet amoureux, son intériorité essentielle et pure, moyennant un découpage délicat et efficace de l’œuvre. On passe ainsi du désir à la jalousie puis au deuil. Trois fragments interprétés tour à tour par trois performers, deux filles, un garçon. Tantôt la parole, dirigée vers l’être aimé absent, est relayée en off, tantôt elle passe par les comédiens, par leur voix, par leur corps.

Car on avait oublié à quel point le « discours amoureux » de Barthes était avant tout un langage du corps : « Mon corps est un enfant entêté. » La chorégraphie refuse l’illustration « naturaliste » ou « positiviste » des états amoureux. Barthes parle dans son livre du « flux de parole à travers lequel le sujet argumente inlassablement dans sa tête », des déments atteints de mérycisme, qui remâchent et qui ressassent, de l’autisme de l’amoureux qui « tripote sa blessure »… C’est cet « affolement de l’être » que choisit de montrer le spectacle, tout en restituant la beauté et l’intelligibilité du texte. On sort ému de ce travail.

On retrouvera le danseur Nans Pierson dans le spectacle de Noé Soulier au Festival d’automne 2015.

 

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