22 juillet 2015

Un rôle de théâtre et des papiers d’identité

D.R.
D.R.

C’est sans doute la création qui a fait le plus parler d’elle, en mai dernier, à l’heure où les théâtres achevaient leur saison. « 81 avenue Victor Hugo », « pièce d’actualité » commandée par Marie-José Malis pour clore sa première programmation au théâtre de la Commune (Aubervilliers), est un objet théâtral tout à fait singulier et séduisant. Il fait partie d’un cycle de pièces documentaires élaborées par des metteurs en scène et chorégraphes aguerris, en collaboration avec des habitants d’Aubervilliers, le but étant de construire avec eux un théâtre qui mette leur existence sur le devant de la scène. Olivier Coulon-Jablonka a choisi de travailler avec un collectif de sans-papiers d’origine ivoirienne et malienne, qu’il a rencontrés dans un squat, au 81 de l’avenue Victor-Hugo (celle d’Aubervilliers !) – d’où le titre du spectacle. La pièce est écrite à partir de leurs récits, et c’est eux-mêmes qui, face public, racontent leur histoire : voyages clandestins, exil, déceptions, quête kafkaïenne des « papiers » sans lesquels rien n’est « permis » dans leur séjour en France. Et au beau milieu de tout cela, l’espoir, cette bizarrerie qui fait que malgré l’eau froide et la précarité des squats, la peur d’être « contrôlé » au moindre coin de rue et l’obligation de se faire exploiter parce qu’on est « clandestin », ces hommes dégagent sur scène une lumière profonde et souriante que bien des acteurs professionnels pourraient leur envier.

Là est en effet l’une des captivantes originalités du spectacle : bien que joué par des amateurs, ou peut-être justement pour cela, « 81 avenue Victor Hugo » est une expérience qui rappelle le théâtre à sa vocation première et souvent négligée : faire entendre des choses décisives qui pourront changer au moins un peu la vie. Ici, la parole qui est adressée au public relève en effet d’un geste vital et grave, même quand le spectacle est drôle – et il l’est souvent. « Le théâtre permet de nous faire entendre ; ça fait partie de notre lutte pour dénoncer les lois », résumait l’un des acteurs au moment de la création. De fait, si ces militants ont accepté de monter sur les planches alors qu’au quotidien ils n’osent même pas s’asseoir dans la pénombre d’un cinéma de peur d’être arrêtés, c’est parce que le « staff », comme ils disent à propos des équipes de la Commune, leur a fait confiance, mais aussi, très concrètement, pour utiliser cet outil unique de parole et d’écoute qu’est le théâtre. Lors des premières, à Aubervilliers, le groupe s’est empressé d’inviter le préfet de Seine-Saint-Denis à venir voir la pièce. Et à l’issue du spectacle, ce dernier a considéré qu’il fallait bel et bien prendre acte de ce qu’il avait « entendu ». Aujourd’hui, toute la petite troupe a obtenu son permis de séjour, de même qu’une dizaine d’autres membres du squat de l’avenue Victor-Hugo. C’est dire comme ils ont bien fait de croire dans les pouvoirs du théâtre.

Mais que le public ne se méprenne pas sur l’intérêt de l’aventure : l’efficacité concrète de leur geste n’obère en rien la beauté de leur performance, qui est absolument drôle, émouvante et juste. Comme peut l’être l’art lorsqu’il est porté par une réelle sincérité.

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