16 octobre 2015

Sociologie européenne

Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni
Antonio Tagliarini | Daria Deflorian
Ce ne andiamo
(c) Claudia Pajewski

Le suicide est-il une preuve d’échec ou un symbole de résistance ? Deflorian et Tagliarini posent les données du problème, sans dogme, avec une économie de moyens que l’on aurait tort de résumer à leur volonté de produire un théâtre pauvre. Minimalisme, certes, mais minimalisme de quatre retraités grecs, fauchés et dépressifs, face à la puissance de l’eurodollar et à la crise de la conscience sociale contemporaine…
Comme ces vieux dont les dernières paroles sont une justification embarrassée (« Nous partons pour ne plus vous donner de soucis »), les comédiens s’excusent presque d’être là à interroger, sur une scène, la possibilité de la représentation d’un fait divers, d’un drame intime. Alors, ils offrent au public un jeu pudique de résonances qui pourrait tenir lieu de sociologie européenne : « Ce ne andiamo… » est destiné à réveiller les esprits fatigués d’un Occident malade, endetté aussi bien économiquement que moralement, qui ne laisse aux plus faibles d’autre issue que l’autodissolution.
Face à cette débâcle, dans ce monde gangrené par l’inhumanité économiste, voilà un théâtre qui replace l’humain au cœur de la représentation. Alors on préférera répondre à la question de départ avec optimisme en rappelant une vérité trop souvent dissimulée par ce sentiment d’impuissance dans lequel veut nous maintenir le système Léviathan : l’arme de résistance massive à la crise est entre nos mains. Car s’il est le grand dévoreur d’âmes, le Système préfère des consommateurs dont le cœur-portefeuille frétille, des citoyens hébétés par un flux d’images kaléidoscopiques. Les cadavres n’achètent pas de téléphones portables et ne regardent pas les émissions de téléréalité.
Ces quatre vieux, par un ultime clin d’œil à deux mille six cents ans de Moïra théâtrale, décident d’en finir et suggèrent à la dictature de l’euphorie perpétuelle d’aller se faire voir chez les Grecs. Tu as possédé nos vies, mais notre mort nous appartient !

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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