9 juillet 2016

Le Blitz Theatre Group, bâtisseur d’un monde nouveau

6 a.m. How to disappear
Blitz Theatre Group

6am__c_elinagiounanli_1840x1227

Infatigables bâtisseurs, les sept interprètes de « 6 a.m. How to disappear completely » invitent à contempler la renaissance d’un monde tombé en ruine.

Fondé en 2004 par Angeliki Papoulia, Christos Passalis et Yorgos Valaïs, le Blitz Theatre Group compte parmi les collectifs les plus inventifs et novateurs de la scène athénienne. Il s’est révélé en France avec des pièces comme « Guns ! Guns ! Guns ! », « Late Night » ou « Vania. 10 ans après » qui, toutes emplies d’une poésie mystérieuse aux tonalités étonnamment douces et loufoques, rendent compte de la morosité ambiante, d’un sentiment tenace de désenchantement, de déshérence face au temps présent.

Dans les profondeurs de la nuit noire recouverte d’un épais brouillard, une communauté d’ouvriers répond au chaos par la construction d’abris précaires sur pilotis. Telles des fourmis pugnaces et laborieuses, ils s’affairent, s’activent, bricolent, combattant les éléments déchaînés d’une nature minérale et hostile et charriant matière et poussière. Leur ouvrage inlassable témoigne d’une hargne, d’une urgence, d’une volonté pas farouche d’agir, se défendre et survivre à la catastrophe qui les menace. Ensemble et séparés, envers et contre tout, chacun muré dans sa soif de grandeur et son ineffable solitude, ils construisent les fondations de l’ère nouvelle à laquelle ils aspirent comme avant eux l’homme préhistorique qui découvrit le feu en frottant des cailloux ou celui qui, au Moyen Âge, faisait s’élever pierre après pierre et de ses mains les tours majestueuses des cathédrales.

Sur le vaste chantier s’érigent des échafaudages que gravitent les acteurs tutoyant le ciel. Perchés dans les hauteurs, ils voient loin et rêvent grand. Le temps étiré, suspendu, se fait propice à l’ennui inévitable et à la réflexion méditative.

Économe en mots et en actions, cette forme de théâtre qui s’apparente à un tableau vivant délivre un propos à la fois esthétique, politique, existentiel. Elle n’assène pas, elle évoque. Simplement par la puissance de ses images à la beauté stupéfiante, par l’éloquence des sons feutrés et néanmoins musicaux comme des silences pesants qui la constituent.

Inspirée du poète allemand Hölderlin et du cinéaste soviétique Tarkovski, la fable originelle et atemporelle, métaphorique et utopique, fait particulièrement écho à l’adage beckettien « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux ». C’est au prix de cet effort redoublé qu’une éclaircie solaire inonde le plateau. Elle représente une figure divine ou mythologique, la poésie, l’art, le progrès, la connaissance, ou bien d’autres guides spirituels et salvateurs, autant d’éléments auxquels peut s’attacher l’homme éperdu pour réenchanter son rapport au monde et s’exhorter à aller de l’avant.

Écrit en alphabet grec, le mot « espérance » formé aux néons bleus apparaît comme une résolution tout aussi illusoire que nécessaire qui affiche un optimisme notoire face à la réalité bancale et incertaine, celle des artistes et des citoyens affaiblis par la crise que traverse le pays fondateur de la démocratie et l’Europe entière. La lumière a triomphé de l’obscurité. Un autre jour se lève. Un monde nouveau advient.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Christophe Candoni

Un drame populaire et politique

De retour à l’Opéra Bastille vingt ans après sa création, et en dépit d’un contexte pandémique qui menace chacune de ses représentations, la production mise en scène par Andrei Serban de « La Khovantchina » de Modeste Moussorgski flamboie de beauté. Une succession de tableaux grandioses riches en décors et en mouvements
10 février 2022

Une sourde force d’opposition

Dans une forme à la fois minimale et tapageuse, Laurent Sauvage fait puissamment résonner les mots du jeune Paul Nizan, humaniste révolté et éclairé, d’une évidente actualité. C’est avec le ton grave et velouté qu’on lui connaît, avec une fausse nonchalance qui ne dissimule en rien la précision et la
5 février 2022

Au palais de Tokyo, à l’endroit de l’envers

Au palais de Tokyo, la plasticienne Ulla von Brandenburg propose une vaste installation conçue comme un opéra découpé en actes qui multiplie les ouvertures et les perspectives. Empreinte d’une très forte théâtralité, l’œuvre casse le quatrième mur et métaphorise le désir de passage, de mutation d’une communauté. Matière première d’une
1 mars 2020

Un petit délice théâtral

En programmant la pièce « Avec gratitude, je me délecte de votre thé », conçue par l’auteure et metteure en scène Hiroko Takai, la maison du Japon à Paris fait partager au public un moment tout à fait singulier, à la fois bref, drôle et doux, qui combine astucieusement plaisir théâtral, apprentissage
4 novembre 2019

Bacon : la chair crue et criante

Le Centre Pompidou consacre une exposition aux deux dernières décennies de Francis Bacon en présentant une riche production picturale couvrant la période 1971-1992, mise en relation avec les lectures électives du peintre. Eschyle, Nietzsche, Eliot, Leiris, Conrad, Bataille se proposent comme autant de figures inspiratrices et totalement révélatrices du penchant
16 septembre 2019