21 juillet 2016

Les bobos se font la malle

Ils tentèrent de fuir
Georges Perec | Joachim Olender | Soufian El Boubsi
DR

Ce serait l’adaptation sur scène du cultissime « Les Choses » de Perec. Ce serait un couple de trentenaires, prisonnier de l’âge consumériste, qui raconterait l’impossibilité de concilier la liberté et le bonheur. Ce serait non pas une chronique désuète des années 19360, mais une critique acerbe de nos sociétés contemporaines. Car ce serait actuel, sans aucun doute : les références créeraient une connivence immédiate et joviale avec le public avignonnais, avec son mode de vie hipster rive droite, ses rites de consommation, son capital culturel, ses unes de « Libé » et ses petites citations de Baudrillard (un spectacle parfait pour le théâtre du Rond-Point).

Malheureusement, la pièce tombe, malgré elle, dans le piège de la représentation qu’elle dénonce. El Boubsi et Olender ont souscrit à l’échec volontaire du roman de transformer le réel : plutôt que de creuser en profondeur, ils ont préféré s’en tenir aux procédés formels, accumuler les couches de métathéâtre en faisant des allers-retours plus ou moins heureux entre les comédiens et leurs personnages, en une alternance de monologues un peu faiblards.

C’est dommage, car il y a d’heureuses fulgurances (notamment toute la première séquence), une mise en scène efficace et une énergie généreuse. Mais le projet manque cruellement de parti pris, de poésie, de radicalité. Du pavé dans la mare capitaliste du roman en 1965, il ne reste finalement pas grand-chose, si ce n’est le souvenir de notre plaisir d’ancien lecteur. « Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien », écrivait Perec dans « Un homme qui dort » : si l’on reste esclave, c’est qu’il n’y a pas eu de tentative de fuite.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025