23 juillet 2016

Chair brutale

Les 120 Journées de Sodome
Sade | Agnès Bourgeois
Les 120 journées de Sodome
DR

 Chez Sade, quand il s’agit de pénétration, les options sont nombreuses. Pour le Marquis, il n’est aucun orifice qui ne soit trop serré pour qu’on ne s’y introduise, et, à la manière des innombrables verges évoquées dans ses écrits, c’est toujours avec violence que sa prose rentre en nous, nous laissant flotter sur des eaux saumâtres où se mélangent étrangement le plaisir et le dégoût, dans un doux sentiment de culpabilité. Les corps sadiens, abondamment brutalisés par autant de jeux cruels, deviennent alors le réceptacle d’une perversion aussi malsaine que joyeuse, portant à son paroxysme une transgression qui en devient, en l’occurrence, jouissive.

Cependant, dans ces « 120 journées de Sodome », nos fondements ne se laissent – heureusement – pas brutaliser, puisque c’est par le conduit auditif qu’Agnès Bourgeois, avec une inventivité retorse qui ne déplairait certainement pas au Marquis, lui permet de se glisser, subrepticement, à l’intérieur de nos têtes. C’est effectivement dans un environnement sonore minutieusement construit que nous assistons à la ronde de corps ridicules, prisonniers d’un espace hermétique au sein duquel résonnent avec puissance toute la cruauté et tout le grotesque de la langue de Sade. Accompagnée par sept comédiens-musiciens tous impressionnants de tenue et de précision, Agnès Bourgeois donne alors à entendre, dans une partition visuelle et musicale nous entraînant lentement dans un chaos volontaire, toute la violence de la passion sadienne, et nous plonge avec force au cœur du désir malsain de possession de l’humain, celui qui amène toujours à la domination et à l’écrasement des êtres. Sans nul doute un des grands moments du OFF.

 

Youssef Ghali

Youssef Ghali

Youssef Ghali est diplômé du Conservatoire de Nancy. Après être intervenu dans différentes structures culturelles du Grand Est où il animait des ateliers de discussion autour du spectacle vivant, il a collaboré avec plusieurs compagnies de la région Lorraine en tant qu'acteur ou auteur. Il est désormais salarié d'une institution culturelle.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Youssef Ghali

Reprendre les bases

Le sous-titre de cet essai, « un impensé politique », annonce directement la problématique des 150 pages qui le composeront : comment, à une époque où la question de la visibilité des acteurs et actrices de couleur est de plus en plus posée, réapprendre à penser la dimension politique de
28 février 2020

Tremblements du passé

On connait assez peu Sonia Sanchez en France, et pour cause : ses textes n’avaient jamais été traduits jusqu’ici. Erreur réparée, désormais, par L’Arche, qui publie au moment opportun ce recueil de sept textes et trois essais publiés sur quatre décennies, entre 1968 et 2009. Quand les fondations d’une société
23 décembre 2019

Flot

Invité cette saison par le CCN Ballet de Lorraine pour une nouvelle création de répertoire, le suisse Thomas Hauert signe une pièce complexe pour 24 danseurs, inspirée par les valses de Prokofiev. Un foisonnement de mouvement qui laisse malheureusement trop souvent le spectateur au bord de la route. Travailler sur
2 décembre 2018

En eaux lisses

Pour son premier roman, Francis Tabouret – une des dernières signatures de Paul Otchakovsky-Laurens avant son décès – offre un récit à la première personne, directement tiré de son métier de convoyeur animalier. Une troublante expérience de la langueur. « Pourquoi n’y a-t-il pas de littérature des mers calmes ? » nous demande
4 août 2018

Plus grand que moi, solo anatomique

En sous-titrant son texte « Plus grand que moi » par « Solo anatomique », il est fort probable que Nathalie Fillion cherchait délibérément à aiguiser notre curiosité. Mais cette pirouette n’est heureusement pas qu’un artifice, puisque c’est bel et bien le corps qui est au centre de cette proposition théâtrale drôle et généreuse.
20 juillet 2018