9 juillet 2016

Chute sans filet

Les Damnés
Enrico Medioli | Luchino Visconti | Nicolas Badalucco | Ivo van Hove
© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Si Ivo van Hove voulait « célébrer le Mal », il n’aurait pas mieux fait : « Ceux qui chercheront refuge dans la neutralité seront les perdants de la partie. » Voilà les mots cinglants que lance l’arriviste Friedrich Bruckmann (Guillaume Gallienne) et qui, au-delà de ce qu’ils représentent dans l’économie de l’œuvre, résonnent tels un manifeste artistique implacable.

Le rituel mis en place repose à la fois sur des évidences symboliques et sur une herméneutique frustrante, qui fait que la lecture du spectacle résiste – du moins au début – à l’œil et à l’intellect. Le dispositif scénique est très – trop – lourd, fourmillant à chaque instant d’éléments nouveaux et dynamiques. Captations vidéo en live et rediffusions, musiciens bougeant sur scène et en coulisse, bruitages assourdissants – sans parler du jeu des comédiens eux-mêmes, etc. : il y a de quoi se perdre. Ivo van Hove joue certes sur l’idée d’un spectacle total, sans limites définies, trouvant même une certaine jouissance à nous montrer l’envers du décor. Mais, d’autre part, il construit un rythme tout en ruptures, fait d’événements violents qui scandent un rituel funeste.

Le scénario de Visconti dessinait une « chute » ; son retraitement scénique met un point d’honneur à souligner l’effroyable mal qui ronge l’ensemble de l’œuvre. Les cautions du Bien ne peuvent prétendre rivaliser : même Herbert Thallman – magnifiquement interprété par Loïc Corbery – doit fuir puis se résigner à mourir. Il n’est plus question de savoir ce qui peut être sauvé : il faut juste en finir, rentrer un à un les morts-vivants dans leurs cercueils déjà disposés. En se dépouillant progressivement de ses acteurs, la pièce semble alors gagner en netteté et en puissance. Martin von Essenbeck (Christophe Montenez) transcende la scène, se métamorphosant en figure anté-christique du « Surhomme » fou, tirant sur le public.

Au milieu de tout cela, certains clichés du théâtre contemporain ont encore la vie dure : corps nus, que l’on recouvre de cendre, de sang, de goudron et de plumes. S’ils ne sont pas dénués de sens ni d’intérêt, le problème, c’est qu’on n’en est jamais tout à fait sûrs.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

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